Le lac

-Te souviens-tu du lac?

– Vaguement… tout autours la nature était sauvage, un endroit semblable à celui-ci… Nous étions sœurs, alors. Tu t’appelais Flore et moi Mélie.

L’autre approuve d’un mouvement de tête.

La barque dérive sur l’eau calme, ridant à peine la surface. Paupières closes, Flore offre son visage au soleil tandis que sa sœur scrute le rivage où poussent des saules en rangs serrés.

– Oui! Semblable à s’y méprendre! continue Mélie. Les détails me reviennent peu à peu : La berge, les carpes et les gardons, les reflets turquoises par jour de beau temps…

Elle se penche par dessus-bord, trempe le bout de ses doigts. Une ombre effilée ondule dans les profondeurs et passe sous l’embarcation.

– Que faisons-nous ici? demande Mélie en se redressant.

Flore  saisit ses deux mains, les  presse entre les sienne.

– Flore…  Tu parait bien grave, tout à coup…

– Nous avions fait une promesse au bord de ce lac…

Mélie dévisage sa sœur avant de détourner légèrement la tête. Elle considère les arbres au loin. Le vent s’est levé, brutalement, et rabat ses longs cheveux contre sa figure. Quand elle revient, son regard brille comme si une fièvre subite s’était emparée d’elle.

– Ne jamais pardonner.

Puis elle empoigne les avirons. Un éclair vient de zébrer le ciel qui a pris la couleur du plomb. Cinq secondes plus tard, un coup de tonnerre éclate.

– Le temps se gâte! Il faut rentrer!

– Non, pas maintenant! proteste Flore. J’ai une dernière question…

– Tu la poseras pendant que je rame!

Les pales fendent le remous, repoussent l’eau vers l’arrière, se dégagent, s’abattent à nouveau…

– Où en sommes-nous, aujourd’hui?

– Je ne sais pas toi… – la rameuse reprend son souffle – mais moi, Je me sens en colère. Constamment en colère. »

À ces mots, Le nuage d’orage se densifie en une masse compacte et noire. Le jour devient nuit, une nuit si totale qu’on ne distingue plus l’horizon. Les eaux du lac s’assombrissent, virent à l’encre et se fondent dans l’obscurité.

Un soupir.

– Nous en sommes donc au même point. Moi aussi, je cherche la lumière. Siècles après siècles répéterons-nous toujours la même erreur? Ne trouverons-nous jamais la paix?

Elles se taisent un moment, chacune repliée dans son coin de silence et d’ombre jusqu’au moment où Mélie pusse un cri :

– Là-haut, regarde!

– Quoi là-haut?

– Et bien, lève le nez… la-haut… une étoile!

– Attends une minute… oui… je… je la vois! Si lointaine…

Les sœurs accueillent le scintillement comme d’autres respireraient une grande bouffée d’air pur. Leurs poitrines se soulèvent, traversées par une sensation de fraîcheur. Elles restent là à contempler l’étoile, à savourer sa faible lueur.

Parfois, en songe, les âmes se parlent. Elle discutent de leurs incarnations présentes et passées. Heureuses qui parmi elles trouvent enfin la lumière.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

https://abracadabrapdf.net/file/Dans_labime_du_temps.pdf

Fugue en chèvre majeure

La reproduction d’une carte ancienne est punaisée face à mon lit. J’ai longuement détaillé cette étrange représensation du monde. Elle est composée d’un océan où vogue une goélette, d’un  littoral marqué de noms exotiques, de montagnes et de villes improbables… carte poétique qui invite à changer d’air, partir à l’aventure… Florac est-elle une ville improbable? En tous cas, j’ai moi aussi rêvé de montagnes. Le rêve a tourné dans ma tête jusque à ce que je réalise qu’il s’agissait d’un véritable besoin. J’ai alors pris un train. Destination? La ferme de mon beau-frère. Celui-ci habite en Lozère.

Mon regard passe de la carte à la fenêtre. Avec l’automne, les arbres qui couvrent les massifs composent de somptueux tapis rouges et jaunes. Tout en haut se dressent des escarpements rocheux. En contre-bas, chèvres et moutons broutent dans un même pré. Mon beau-frère raconte souvent des anecdotes au sujet de ses animaux. Hier soir, il a réussi à me tenir en haleine avec l’histoire d’une chèvre qui avait fugué.

« Je l’avais nommée Cruchette parce que je la considérais plus stupide que ses camarades. Quelle erreur! a-t-il précisé au début de son récit. Je l’ai cherché tout l’hiver, sans résultat. Je croyais ne jamais la revoir. Et puis un matin de printemps, la voici qui débarque à la ferme, resplendissante de santé. Tu imagines? Il avait neigé, gelé, et elle s’en était sorti sans fourrage ni soin! Elle semblait même avoir grossi. »

J’ai rigolé :

« Tu bichonnes tes bêtes toute l’année mais celle qui affronte le froid seule se porte mieux que les copines! »

Mon beau-frère a hoché du menton, pensif.

« Son poil avait changé. Il était devenu plus sombre, plus épais. Elle était belle… Dès le premier jour, deux chèvres du troupeau ont essayé de l’attaquer à coups de cornes, par en dessous… ces sales bêtes visent toujours les mamelles. Cruchette s’est défendue et a pris le dessus… »

« Une force de la nature, dis-moi, pleine d’aplomb… »

« Elle en manifestait même un peu trop à mon goût, de l’aplomb! J’ai commencé à m’inquièter en la trouvant perchée sur un gros rocher. Cruchette bêlait sans relâche… »

Marquant une pause, il a sorti un paquet de tabac de sa poche.

« N’est-ce pas une attitude normale pour une biquette? »l’ai-je relancé.

Mon beau-frère a glissé une cigarette entre ces lèvres et posé une main sur son cœur, jurant que, de mémoire d’éleveur, il n’avait encore jamais vu le cas d’un animal dont les cris perturbent à ce point ses congénères. Il avait voulu rassembler les autres chèvres, en vain. Peu à peu, elles s’étaient massées autours du rocher, en demi-cercle.

« Elles étaient tout ouïe! a-t-il affirmé. Comme pour écouter un discours. »

« Une chèvre syndicaliste! me suis-je exclamé. Ou gourou… »

Le même manège s’était reproduit plusieurs jours d’affilée. Cruchette était juchée sur son promontoire. elle haranguait le troupeau. Quand venait l’heure de parquer les bêtes, mon beau-frère poussait les mères vers la chèvrerie, les petits suivant tout naturellement, mais Cruchette partait dans le sens inverse. Il avait fini par abandonner, la laissait dormir à l’extérieur.

« On aurait pu s’en tenir à ce compromis », a-t-il précisé.

Puis, un soir, les chevreaux avaient adopté un comportement inhabituel. Progressivement, ils s’étaient détachés du troupeau et avaient emboîté le pas de la chèvre rebelle. Mon beau-frère finissait de rentrer les mères. En voyant leur progéniture s’éloigner, ces dernières avaient perdu la tête. Elles bêlaient à qui mieux mieux, luttaient contre mon beau-frère qui essayait de fermer la porte pour les contenir. Pendant ce temps, Cruchette se dirigeait vers la montagne, les chevreaux dans son sillage.

« Je n’ai pas compris comment elle s’était débrouillée pour les attirer, a-t-il avoué. C’était une scène étrange. »

« Cela me fait penser à un conte : Le joueur de flûte de Hamelin… Quand ce dernier charme les enfants de la ville en jouant de son pipeau et les amène à le suivre. Les gosses disparaissent dans la nature, on ne les revoit plus jamais. »

« Je connais… Mais vu les circonstances, crois-moi, je n’ai pas eu le loisir de donner dans la littérature. J’ai dû courir après mes chevreaux… »

« Tu les a récupérés? »

Il a acquiescé.

« Il m’ont fait suer, ces salauds! »

Mon beau-frère a écrasé sa cigarette d’un geste vif avant d’ajouter :

« Concernant Cruchette, tu te doutes que l’histoire s’est mal terminée…  j’ai été cherché mon fusil et j’ai tiré. Au troisième coup, je l’ai eu. Dans la carotide. »

« Pauvre bête! me suis-je récrié. Si elle préférait vivre dans la montagne, pourquoi ne l’as-tu pas laissée? »

« Impossible! Elle embarquait les petits avec elle! Que voulais-tu que je fasse? »

Tandis que je songe à cette histoire, mon regard navigue parmi les escarpements rocheux. Ils me font vaguement penser à des piliers de cathédrale. Et toujours le même rêve, le même élan, celui qui m’a poussée quelques mois plus tôt à sauter dans un train pour rejoindre la Lozère. À l’exemple de Cruchette, j’aimerais partir sans bagage, me perdre parmi les arbres et la rocaille… Aurais-je une âme de chèvre sauvage?

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de décembre où l’on doit partir en voyage à partir de l’Atlas Nautique du Monde composé en 1582 par le cartographe Messinin Joan Martines. Ce mois-ci, le jeu est organisé par Carnets Paresseux.

 

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Le masque et l’horloge

Je me suis arrêtée devant la vitrine, l’oeil attiré par un masque africain – dogon pour être précis. Visage stylisé, tout en longueur… cela m’a rappelé mes cours d’antropologie : Chez le peuple Dogon, tailler un masque réclame de multiples précautions. Le sculpteur doit faire des sacrifices pour apaiser les forces vitales de l’arbre dont il aura utilisé le bois. Bref, un procédé extrêmement ésotérique.

J’ai levé les yeux vers l’enseigne. Le mot brocante s’y étalait en lettres irrégulières. La peinture avait légèrement coulé au niveau de la lettre A. Ce manque de professionalisme m’a paru presque aussi prometteur que le masque. Pleine de curiosité, je suis entrée.

La boutique aurait mérité un bon coup de balai. Meubles et bibelots étaient entassés sans souci de leur mise en valeur. J’ai sorti un mouchoir de ma poche, éternué deux fois à cause de la poussière et commencé à flâner au hasard des objets : Ici un bac rempli de livres de poche jaunis… J’ai souri à la lecture du premier titre qui s’offrait à mon regard – OSS 117 : Du lest à l’Est…. Là un chaudron cabossé… J’ai fini par m’agenouiller devant une valise en carton qui contenait de la dentelle.  J’ai farfouillé un moment, relevé la tête, tressailli à la vue d’ une poupée de porcelaine – Il lui manquait un œil. Pauvre bête ai-je pensé. J’ai vite délaissé la figure borgne. Des angelots dodus venaient de capter mon attention. Ils garnissaient le cadre d’une horloge que l’on peut poser sur une table ou une cheminée. L’ ornement était volumineux, doré… J’ai aussitôt songé à ma soeur. Elle collectionne les pendules. Quel serait l’expression de son visage si je lui ramenais un pareil monument en guise de cadeau?

« Monsieur? »ai-je appelé

L’homme derrière le comptoir avait à peine réagi quand j’avais franchi la porte.  Il a sursauté comme si je le réveillais d’un long sommeil. Hochant du menton à mon adresse, il a quitté son siège.

« Je suis intéressée par cette horloge, ai-je expliqué, combien coûte-t-elle? »

« Trois cents euros. »

« Elle fonctionne? »

« Très bien mais il y a la manière de s’en servir. Lorsqu’elle marque midi et qu’elle sonne seize heures il faut savoir qu’il est en réalité quatorze heures. »

« Hum… Et là? Quelle heure est-il? »

« Dix-sept heures trente trois. »

« Un peu tordu, non? »

« Que voulez-vous? Chacun ses maux… Sinon, je peux vous proposer un authentique coucou suisse. »

« Ce n’est pas exactement ce que je recherche… »

« Je fournis les graines avec. »

« Les graines? ai-je répété en riant. Elle est bien bonne! »

L’homme n’a pas esquissé le moindre sourire. Je me suis demandé si le masque Dogon n’était pas hanté par des esprits farceurs qui auraient tourneboulé le cerveau de mon brocanteur. Il faut toujours se méfier de ce genre d’objet.

Je ne voulais offenser personne, ni esprits farceurs ni brocanteur. Avant de repartir les mains vides, j’ai pris grand soin de dire merci.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique d’octobre où il est fait référence au prince de motordu, excellent livre pour enfant. Pour cause d’Halloween, fête des morts et que sais-je d’autre, il est aussi question de mots imposés : balai, masque, chaudron. Ce mois-ci, le jeu est organisé par le blog Entre les Lignes.

 

Disparition

« Je déchiffre la vie parmi les crevasses qui sillonnent l’écorce du vieux chêne…  »

Il étais un peu poète. C’est ainsi qu’Élisa l’appelait, pour rire : le poète.

« Je m’abreuve à la fraiche promesse de son ombre. Et quand tu te reposes à son pied… »

Elle appréciait quand il lui écrivait tout un tas de sornettes. Pour elle, rien que pour elle.

« … je lis le monde dans tes yeux »

Hum… celle-ci était un peu attendue!

Elle se souvient d’un bourdonnement  de moteur : Quelque part, une moissonneuse-batteuse fauchait les blés. Plus modestement, Élisa avait désherbé le jardin. Ses bras avaient viré au rouge sous la morsure du soleil. La fin de la journée approchait. Elle était en train d’enduire ses brulures de crème hydratante quand il a annoncé qu’il devait se rendre à un rendez-vous important.

« Avec qui? » s’est enquis Élisa.

« je te raconterai en rentrant. »

Elle l’a laissé partir…

Vers deux heures du matin seulement, elle a commencé à se tracasser. Elle a essayé de le joindre sur son téléphone portable à trois reprises n’obtenant que l’écho du répondeur. Se trouvait-il avec des copains? Il était bien capable de perdre toute notion de temps  en leur compagnie. Elle a sommeillé jusqu’à six heure puis tenté de rappeler… toujours ce maudit répondeur! Pas d’affolement : s’il avait trop bu, il s’était peut-être endormi dans un coin. Élisa a adressé une petite prière au ciel, implorant pour qu’il n’est pas pris la voiture en état d’ivresse. Au milieu de la matinée, elle a téléphoné à Thibault et Sophie, un couple d’amis.

« Nous ne l’avons pas vu de la soirée, a affirmé Thibault d’un ton alarmé. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé de grave… Renseigne-toi quand même auprès de l’hôpital le plus proche… »

Tremblante, elle a composé ce dernier numéro. Les admissions n’avaient enregistré personne qui réponde au nom du poète. Le lendemain, le ventre tordu par l’angoisse, Élisa a prévenu les gendarmes.

Ceux-ci ont vaguement enquêté, posé deux trois questions. L’un d’eux à même admis qu’il s’agissait d’une disparition inquiétante. Cependant la gendarmerie a vite laissé tomber : rien n’interdit à un majeur, en pleine possession de ses moyens, de partir sans laisser d’adresse.

Quinze jours après qu’il se soit évaporé dans la nature, les voisins ont affirmé l’avoir vu. Du moins avaient-ils distingué une silhouette humaine qui coupait à travers champs pour rejoindre la route. Élisa s’est demandé si elle devait s’accrocher à cet espoir tenu…  Elle n’avait pas versé une seule larme mais souffrait de migraines de plus en plus fréquentes. Les crises étaient si violente qu’elle ne supportait plus la lumière du jour et attendait l’obscurité pour sortir.

C’était un soir comme les autres. La migraine pulsait contre ses tempes. Elle avait passé l’après-midi claquemurée derrière ses volets fermés. Rendue à l’air libre, elle s’ingénier à faire passer la douleur en respirant profondément. Une odeur de foin flottait dans l’atmosphère, portée par le vent d’autan. Elle se tenait à l’endroit même où les voisins avaient signalé la présence d’un homme. Soudain, il lui a semblé entendre une voix. Le poète prononçait des paroles incompréhensibles. Cinq mois sans nouvelle! Elle s’est demandé si elle ne perdait pas la tête. Elle a crié son nom. Quatre secondes se sont écoulées et de nouveau le son de sa voix lui est parvenu, une sonorité lointaine cette fois.  Elle a hurlé. Une lumière c’est allumé à la lisière du bois. Elle a aussitôt identifié la fenêtre des voisins. Le cœur battant, Élisa s’est tu. Elle a écouté attentivement. Les murmures avaient cessé. Pendant un instant elle n’a discerné que son propre souffle, puis celui du vent.

Un malheur n’arrivant jamais seul, le chêne devant la maison est tombé malade : une pathologie provoquée par des micro-organismes. Élisa ne l’a pas fait abattre. Son feuillage produit une ombre toujours aussi accueillante mais elle ne va plus se reposer à son pied. L’écorce du chêne a bruni et des suintement de sève noire sont apparus. Certain jour de tourmente, quand les branches frappent contre le toit, elle tend encore l’oreille au cas ou l’Autan lui apporterait le son d’une voix aimée.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Fleurs et démons

Lucette entre sur la pointe des pieds dans la chambre. Depuis le lit, son mari lui adresse un pâle sourire.

« Enlève ça, implore-t-il, enlève tout de suite! »

Une plume noire traine sur le plancher. Fabrice y voit un mauvais présage. Lucette ne dit rien. Elle obéit, se penche et ramasse la plume qu’elle fourre dans sa poche.

Fabrice est malade. Son psychisme a déraillé subitement. Il voit un cercle de figures sombres, toutes démons, côtoyant des cerisiers en fleur. Il tend la main, essaye en vain de frôler les pétales délicats. Son bras s’abaisse. Il prie pour qu’on le délivre des cauchemars et des rêves, autant des démons que des fleurs. Rendez-moi mon humanité, supplie-t-il, mon humanité prosaïque. Il avale quotidiennement une médication censée stabiliser les schizophrènes. Parfois, il prend trop de cachets. J’irais jusqu’au bout pour qu’on me rende à moi-même, pense-t-il en gobant antipsychotiques sur antidépresseurs, et si j’en meurs, peu importe, je ne peux plus vivre dans cet état. Fabrice s’endort. Lorsqu’il se réveille rien n’a changé.

Pendant ce temps, Lucette travaille, s’occupe de l’administratif, du ménage. Elle a prit un amant, un homme qui la satisfait sexuellement et qui l’embrasse sur le front quand elle se plaint de son époux devenu fou.

Fabrice est-il au courant de cette liaison? S’il l’était, cela lui serait égal, ou presque. Il a perdu la mémoire affective de Lucette. Alité, Il a l’impression de sortir de son corps. Pour l’heure, il vit un improbable exorcisme où des saints sans compassion lui font répéter gloire à Dieu, mort à satan.

Loin de la maison, dans la lambrusque, Lucette a rejoint son amant. D’un geste nerveux, elle chasse un maringouin qui rode un peu trop près. Elle plonge la main dans sa poche…

« Voici la nouvelle lubie de mon mari », annonce-t-elle.

Elle fouille mais la plume semble avoir disparu. Ses doigts saisissent à la place un objet mou et humide. Le couple reste là, à observer une fleur rose pâle, superbe et fraiche malgré son séjour dans la poche…

« On croirait que tu viens de la cueillir au cerisier », s’étonne l’amant tandis que  la mémoire de sa compagne résonne des descriptions que Fabrice a fait de ses visions.

Lucette jette la fleur au sol.

« N’en parlons plus. »

« Mais… »

Elle essuie ses mains contre sa robe comme si elles étaient sales avant d’inspirer un grand coup.

« N’en parlons plus, je te dis… »

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de mai où il est question d’y faire ce qu’il nous plait, avec des mots imposés cependant : énergumène, schizophrène, lambrusque, maringouin. Ce mois-ci, l’Agenda est organisé par La Plume Fragile.

Les votes sont chez Laurence Délis.

Et le gagnant de L’Agenda Ironique est…

Quinze textes auront vu le jour sur le thème des épis de pereskia et des fourmis tambocha. J’ai tant apprécié vos propositions qu’il m’a été difficile de n’en choisir que trois.

Et sans plus attendre, J’annonce les résultats :

Ecri’turbulente est la gagnante de l’agenda Ironique d’avril avec un texte plein de piquant : Le cactus et la fourmi

Laurence Delis et La Plume Fragile sont plébiscités pour organiser le prochain Agenda. Comment s’organiseront-ils? Je les laisse décider.

Enfin je décerne le prix du meilleur commentaire, à  chachashire et sa clé confite,  à lire sous l’article intitulé la tanière (commentaires)

Merci encore aux auteurs, aux personnes qui ont voté ou seulement lu les textes proposés.

Agenda Ironique d’avril, les votes

Merci aux participants de l’Agenda d’avril. Sans plus attendre voici la liste des auteurs et des textes :

La Licorne :

Pereskia, déprime et tambocha

Jobougon :

Toute lecture d’une situation dépend de l’angle où le lecteur se place

Ecri’turbulente :

Le cactus et la fourmi

Je ne vous promets pas

Vésanie

Qu’as-tu vu petit homme

Patchcath :

La tante Bocha et le père Eskia

Carnets paresseux :

La course dans le ciel

La parole est aux oiseaux

Andrea Couturet :

L’âme d’Aimé

Laurence Delis :

Au regard de nos manques

victorhugotte :

Voyage

Iotop :

Ses yeux noirs et profonds comme deux puits en prolongement

Anna Coquelicot :

La tanière

chachashire :

Un seul lit trop bas, tu sors !

Et maintenant, place place votes! Quels sont vos textes préférés? Vous avez jusqu’à trois choix.

Qui organisera le prochain Agenda Ironique? Second tour des votes :

Bonne lecture et bons votes!

 

 

La tanière

Le soleil entre à flots dans la chambre, tapant contre les vitres et projetant sur le sol de grands carreaux lumineux. Ceux-ci ont presque atteint  le lit. Lucien en conclut qu’il est environ dix heures du matin. Il se réjouit de sa grasse matinée, tend le bras et saisit un livre qui traîne sur la table de chevet. II aime débuter ainsi le weekend, avec un peu de lecture dès le réveil…. Aimé Césaire? Parfait! Il ouvre le recueil au hasard et commence à lire :

tant pis si la forêt se fane en épis de pereskia

tant pis si l’avancée est celle des fourmis tambocha

tant pis si le drapeau ne se hisse qu’à des hampes

desséchées

tant pis…

Lucien tourne la page pour lire la suite et ce qu’il découvre le prive de respiration pendant cinq bonnes secondes. La porte s’ouvre brusquement, il l’entend à peine, ne lève pas davantage le nez quand Karine traverse la chambre en coup de vent. Interdit, il contemple les bouts de papier déchirés qui émergent de la pliure.

Enfin, il dit :

« Encore… des pages arrachées… quelqu’un… quelque chose… s’en est encore prit à mes livres! »

« Ce n’est pas moi », répond sèchement Karine.

« Mais qui? »

« Peut-être le chat. »

A son intonation sarcastique, il daigne enfin la considérer. Elle se tient de dos et fouille dans la penderie avec des gestes nerveux.

« Ça ne va pas? » s’enquiert-il.

« J’ai mal dormi… Des bruits de pas m’ont réveillée pendant la nuit »

Il baisse de nouveau les yeux vers la pliure tandis que les mots de Karine cheminent dans son esprit. Des bruits de pas…

Quelqu’un… quelque chose…

Lucien referme le livre, décidé à écouter sa femme avec attention.

« On arrêtait pas d’aller et venir entre la cave et l’extérieur, explique-t-elle. J’avais déjà entendu ce manège à plusieurs reprises, les semaines passées… Mais ce matin, je me suis enfin décidée à descendre à la cave… »

« Et? »

« Suis-moi » dit-elle d’un ton qui ne tolère pas la réplique.

Un peu déconcerté, il enfile ses pantoufles.

Karine et Lucien habitent une petite maison dans le style des années trente au fond d’un jardin escarpé. De l’avis général, l’ensemble est charmant mais cette agencement présente un défaut : les eaux de pluie dévalent la pente du jardin, gorgeant le sol et les murs de la cave d’humidité. Ils ne peuvent rien entreposer à cet endroit, n’y mettent quasiment jamais les pieds.

En pyjama,  Lucien frissonne. Karine presse l’interrupteur. L’ampoule qui pendouille au plafond émet une faible lumière jaune. Bouche bée, Lucien distingue un énorme tas d’ordure. Les déchets trônent en plein milieu de la pièce.

« C’est écœurant », murmure Karine.

Des branches et des feuilles mortes se mêlent à des lambeaux de tissus sales. Lucien s’approche. Il reconnait des bouts de ficelle,  de papier…

« Les pages, halète-t-il, les pages qu’on a arrachées à mes livres… on dirait un amoncellement de… »

« Rien à voir avec un amoncellement, coupe Karine. C’est une construction! Regarde… »

Elle désigne du doigt un orifice.

Il se penche pour mieux voir.

« Ça ressemble à une entrée… « , commente-t-elle.

« Ce serait-une sorte de… tanière? Mais quel animal… »

« Un animal? tu veux rire.! Tu as vu la taille de ce truc? »

« Alors quoi? »

« Cette nuit, quand je me suis réveillée, ton côté du lit était vide, lâche-t-elle abruptement. Et ce n’est pas la première fois »

D’un regard, il essaye de désamorcer les soupçons qu’il sent poindre chez elle. Peine perdue.

« J’ai peut-être recommencé mes crises de somnambulisme… » avance-t-il prudemment.

Karine hoche de la tête. Lucien inspire profondément :

« Et tu crois que je suis le responsable de cette… chose? »

« Qui d’autre? Prends rendez-vous chez le médecin! »

« Écoute, j’ai déjà consulté… »

« Retourne-s-y! »

Sur ces paroles, elle tourne les talons et remonte quatre à quatre les marches de l’escalier.

Lorsque Lucien retrouve Karine au salon, elle est recroquevillée sur le canapé en train de pleurer. Il ne peut s’empêcher de relativiser. Malgré la découverte choquante qu’ils viennent de faire, la réaction de Karine est peut-être aussi liée à un cumul : La maladie de sa mère, le boulot et la promotion qui lui est passée sous le nez… Il s’assoit à côté d’elle, lui caresse les épaules pour la consoler.

« Demain, je nettoierai la cave, dit-il gentiment. En attendant je te confie la clef. Cache la. Comme ça, si je me lève la nuit, je ne pourrais pas y retourner. »

« Et qui nous dit que tu n’entreprendras pas une nouvelle construction ailleurs? En plein milieu du salon par exemple. »

Lucien voudrait promettre que cela n’arrivera pas. Malheureusement, il n’est sûr de rien.

« Je nettoierai aujourd’hui », décide-t-il.

« Nous devions faire les courses, aujourd’hui, et nous occuper du jardin… »

« Tu peux le faire sans moi? »

Karine acquiesce.

Lucien passe les deux heures qui suivent à étudier la structure, lui tournant autours, contemplant les enchevêtrements complexes qui la composent.  Il se demande à quoi cela peut ressembler de l’intérieur. Il lorgne l’orifice, songe qu’il lui serait facile de s’y faufiler… Cette pensée n’a pas plus tôt frôlé son esprit qu’il décide de regagner le jardin et la lumière du jour.

Karine s’active à désherber une plate-bande de rhododendrons. Elle a enfilé un tablier ainsi que d’épais gants en plastique. Elle lève la tête, lui sourit.  Aurait-elle fait un examen de conscience, jugé sa réaction trop brutale? Rassemblant son courage, il annonce  :

« Je ne sais pas par quel bout commencer. Je crois que je vais m’adresser à des professionnels… »

« Comme tu voudras », dit Karine.

Ils passent le reste de la journée et la soirée sans aborder le sujet. Au moment du coucher, Karine lui souhaite  une bonne nuit, aimablement. L’expression de son visage demeure crispée. Lucien en conclut qu’elle n’accepte toujours pas la situation. Cette constatation lui cause de la peine et un peu de rancune.

Il garde longtemps les yeux ouverts sans pouvoir dormir. Il trouve de plus en plus injuste l’hostilité de Karine à son égard. Las de fixer le plafond, il se lève.

De retour à la cave, Il commence par inspecter l’orifice à l’aide d’une torche. Le rayon lumineux dévoile une sorte de boyau puis se perd dans les entrailles de la tanière. Il hésite un peu devant la perspective de s’y glisser. Lentement, il s’agenouille, examine de nouveau le boyau. Avec un soupir, il s’allonge à plat ventre et commence à  ramper. Il aboutit rapidement à une cavité. Celle-ci est suffisamment spacieuse pour qu’un homme puisse s’y tenir assis. A la lueur de la torche, il observe les entrelacs qui charpentent les parois. C’est moi qui ai construit ça? s’étonne-t-il. Ses yeux tombent sur une page arrachée. Les bouts de phrases qu’il déchiffre le font sourire. Lucien ferme les yeux et, sans transition, songe aux épis de pereskia, à l’avancée des fourmis tambocha : Une faune et une flore qu’il ne connait pas vraiment mais ces mots lui évoquent aussitôt des images de forêts humides et chaudes.

Lucien prend ses aises. Il se love au creux de la cavité.  La suite du poème qu’il n’a pu achever de lire lui revient en mémoire. Il connait le texte  par cœur. De tête, il récite :

tant pis

tant pis si l’eau s’épaissit en latex vénéneux préserve la parole rends fragile l’apparence capte aux décors le secret des racines la résistance ressuscite

autour de quelques fantômes plus vrais que leur allure

insolites bâtisseurs

Oui, pense-t-il, quel insolite, insolite, insolite… quel insolite bâtisseur je suis.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma propre participation à l’Agenda Ironique d’Avril où il est question d’Aimé Césaire, d’épis de pereskia et de fourmis tambocha.

Agenda Ironique d’avril

Bienvenue pour l’Agenda du mois!

Commençons tout de suite par un poème d’Aimé Césaire :

Insolites bâtisseurs :
tant pis si la forêt se fane en épis de pereskia
tant pis si l’avancée est celle des fourmis tambocha
tant pis si le drapeau ne se hisse qu’à des hampes
desséchées
tant pis
tant pis si l’eau s’épaissit en latex vénéneux préserve la parole rends fragile l’apparence capte aux décors le secret des racines la résistance ressuscite
autour de quelques fantômes plus vrais que leur allure
insolites bâtisseurs

Maintenant, je vous propose un Agenda Ironique qui traitera  des épis de pereskia et des fourmis tambocha. Connaissez-vous cette faune et cette flore? Sinon cherchez, imaginez, inventez, détournez… Ceci en prose ou en vers.

Les dates? Jusqu’au 25 pour envoyer les textes, vote du 26 au 29 et proclamation des résultats le  30.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois d’avril, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Les textes :

La Licorne : https://filigrane1234.blogspot.com/2019/04/vengeance.html

Jobougom : https://jobougon.wordpress.com/2019/04/06/toute-lecture-dune-situation-depend-de-langle-ou-le-lecteur-se-place/#comment-10815

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/09/le-cactus-et-la-fourmi/

Patchcath : https://patchcath.wordpress.com/2019/04/11/la-tante-bocha-et-le-pere-eskia/

Carnets paresseux : https://carnetsparesseux.wordpress.com/2019/04/12/la-course-dans-le-ciel/comment-page-1/#comment-15928

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/13/je-ne-vous-promets-pas/

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/14/

Andrea Couturet : https://epaisseursansconsistance.com/2019/04/15/lame-daime/

laurence délis : https://palettedexpressions.wordpress.com/2019/04/16/au-regard-de-nos-manques/

victorhugotte : https://victorhugotte.com/2019/04/17/voyage/

iotop : https://ledessousdesmots.wordpress.com/2019/04/18/ses-yeux-noirs-et-profonds-comme-deux-puits-en-prolongement/

Anna Coquelicot : https://annacoquelicotimages.wordpress.com/2019/04/21/la-taniere-2/

Ecri’turbulente :https://ecriturbulente.com/2019/04/20/quas-tu-vu-petit-homme/

chachashirehttps://differencepropre.wordpress.com/2019/04/21/un-seul-lit-trop-bas-tu-sors-ai-avril-19/

Carnets Paresseux : https://wp.me/p3i9co-3Gs

En attendant le bus

En Attendant le Bus est désormais lisible sur Short édition.

Pour accéder à la nouvelle, cliquez ici.

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de mars où il est question de lampadaire et de mots imposés ( Chesterfield, Atlantique, évocateur, émétique – ce dernier manquant à ma proposition) Ce mois-ci, le jeu est organisé par Le Dessous Des Mots,.

Déjà vécu

Nous l’avions déjà vécu : elle me tendait un bouquet de fleurs fanées que je refusais d’un signe de tête.

« il est à toi », disais-je.

La lumière blanche d’un soleil d’aout irradiait au travers des persiennes. À l’intérieur, il faisait sombre et frais. La cuisine embaumait l’odeur des fruits trop mûrs : quelques pêches et autant de prunes posées sur la table dans un saladier bleu.

D’un geste, elle a insisté, agitant le bouquet sous mon nez. j’ai écarté sa main. Ma poitrine se soulevait en quête d’une respiration salvatrice.

Nous l’avions déjà vécu.

La nuit venait de tomber. En silence, nous nous tenions devant la fenêtre. Nous suivions des yeux le trajet d’une voiture, ne distinguant qu’une lueur jaune dans le lointain. Celle-ci courrait parmi les branches. Elle sortirait bientôt du champs de vision, puis reparaitrait un court instant avant de s’évanouir pour de bon.

« Les souvenirs sont comme un bouquet de fleurs fanés », a-t-elle affirmé.

Elle a souri et m’a dévisagé avec une petite mou désolée.

« Sais-tu quel est le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux? »

À ces mots, j’ai frissonné. L’air m’a soudain semblé froid et humide. Cette chambre empestait l’humidité, les champignons, l’humus. J’avais un goût de terre dans la bouche comme si on m’avait enterré vivant. À nouveau, j’ai cherché mon souffle, frénétiquement. De l’air! qu’on me donne de l’air…

J’en ai aspiré une grande goulée et un flux glacé a envahi mes poumons. J’ai ouvert les yeux. Oui, je l’avais déjà vécu un nombre incalculable de fois : me réveiller ainsi, pieds nus, en pyjama, dans l’allée qui mène à la maison. Je suis somnambule. J’ai frissonné de plus bel. Une fine pellicule de neige recouvrait le sol. Je ne sentais plus mes orteils. Cahin-caha, j’ai remonté l’allée entre deux rangées de buissons blancs. À mi-chemin, j’ai frictionné mes avant-bras, sauté sur place, m’efforçant de reprendre pleinement contact avec la réalité.

Puis j’ai porté ma main gauche à mont front. Je l’ai laissé glisser jusqu’au sommet de mon crâne. La peau paraissait anormalement lisse sous mes doigts…

Elle plaisantait souvent à ce sujet :

« Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux,… »

« La bonne blague! Elle n’est même pas de toi, ai-je bougonné – ou seulement pensé – mais de Groucho Marx. »

Ses lèvres ont exhalé un nuage de buée tandis qu’elle éclatait d’un rire sonore. Était-il triste? Joyeux? Elle a pressé fort le bouquet contre sa poitrine puis, dans un hoquet douloureux, a relâché son étreinte.

Je me suis éclairci la gorge pour achever la blague :

« … c’est de faire un pas de côté. »

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de février sur le thème du rêve, la proposition devant obligatoirement s’achever par la phrase :  « Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux, c’est de faire un pas de côté. » Ce mois-ci, le jeu est organisé par Ecri’turbulente.

Au fond du jardin

La nuit vient de tomber. L’air embaume la menthe. J’en ai planté un pied et elle s’est répandue dans tout le jardin, jusque sous le tilleul, là où il m’a semblé discerner une ombre.

« Thomas, c’est toi? »

Pas de réponse. Je m’en vais tourner le dos, rentrer à la maison, quand je perçois clairement un mouvement, comme un remous dans l’atmosphère tiède et immobile.

« Thomas? »

Il me suffirait d’aligner quelques pas pour rejoindre le tilleul, vérifier par moi-même mais, soudain, j’ai peur. Je voudrais qu’il réponde.

Thomas », dis quelque chose… »

Un flash blanc illumine l’horizon. Je compte lentement jusqu’à sept puis un grondement se fait entendre. D’un coup, le vent se lève. Une goutte d’eau tiède s’écrase sur mon bras, suivie d’une seconde.

« Rentre,Thomas . L’orage approche. »

Les grillons se sont tus. Une silhouette massive et lente se détache de celle du tronc.

« Réponds, s’il te plait. »

Trop massive.

« Réponds, tu me files les chocottes! »

Trop lente.

Un deuxième roulement de tonnerre éclate. Brusquement une voix s’élève :

« C’est moi, c’est Thomas . »

Je pousse un soupir de soulagement et le rejoins sous l’arbre.

« C’est moi, c’est moi, c’est moi… » répète-t-il.

Il me sert contre lui, je le repousse.

« Rentrons… »

« Pourquoi? »

« L’orage… »

« Il s’éloigne déjà. »

Thomas me caresse la joue. Je lui fais remarquer que ses doigts sont couverts de terre. Il semble hésiter :

« Je cherchais… la bague. Celle que tu as perdue… »

Nous nous asseyons côte à côte. Je laisse ma main errer parmi les herbes et découvre une cavité. celle-ci ne date pas d’aujourd’hui. La terre y est trop sèche.  Thomas a dû farfouiller un peu plus loin. Je me revois en train de creuser, moi aussi, dérangeant au passage un scarabée…  J’ai observé l’insecte un bon moment puis je me suis demandé combien d’autres petites bêtes habitaient le sous-sol. Des centaines, peut-être des milliers… J’éprouvais à leur égard  de la sympathie. J’aurais voulu me confondre avec l’arbre et les accueillir entre nos profondes racines… Quel jour était-ce? Je ne me rappelle plus très bien.

Je perds complètement la notion du temps ces dernières semaines. Cela m’inquiète un peu. Nous avons emménagé il y a six mois, choisissant la maison sur un coup de cœur, mais la somme des travaux en souffrance me déprime. Le toit fuit et l’installation électrique n’est pas aux normes. Nous avons déjà laissé trop de problèmes s’accumuler, passant le plus clair de nos instants à paresser, rêvasser, au fond du jardin.

Je réalise alors que je suis à nouveau en train de gratter le sol. Déconcertée d’avoir accompli ce geste sans en prendre conscience,  je retire ma main, l’essuie contre mon jeans. Je me tourne vers Thomas. Son visage forme une tache claire dans l’obscurité. Il a fermé les yeux.

« À quoi tu penses? »

« À rien. Et toi? »

« J’ai eu une de ces trouilles pendant l’orage…. »

« C’est fini… On est bien ici… profitons…. »

Combien de minutes, combien d’heures avons-nous passées à l’abri de ce feuillage?

« Et ma bague, tu l’as retrouvée? »

Thomas hausse les épaules. J’insiste :

« Dis-moi : Qu’attendons-nous… Que cherchons-nous, vraiment, au fond du jardin? »

Ma gorge se contracte. Je me tais…

Et toujours l’odeur de la menthe, celle du tilleul, le souffle de Thomas, le mien, comme une seule vague.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co 

 

Et le gagnant de L’Agenda Ironique est…

Dix-huit textes auront vu le jour sur le thème des Mondes invisibles : des textes poétiques, des textes narratifs, des histoires pleines d’humour, d’autres plus introspectives, des invitations à voyager, imaginer… Ce fut un plaisir de vous lire!

Et sans plus attendre, J’annonce les résultats :

Laurence Délis est la gagnante de l’agenda Ironique de décembre avec une récit qui nous laisse comme en apesanteur : Franchir le monde.

Carnets Paresseux est plébiscité pour organiser le prochain Agenda

Enfin je me permets de décerner un prix spécial, celui du meilleur commentaire, à Monesille et ses 24587 hôtes invisibles. Commentaire à lire sur l’article précédent.

Merci aux auteurs, aux personnes qui ont voté ou seulement lu les textes proposés. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une belle nuit de la Saint Sylvestre. Qu’elle soit festive ou sereine, à votre guise.

Et à l’année prochaine!

 

Agenda Ironique, les textes

Merci aux treize participants de l’Agenda Ironique de décembre! Êtes-vous prêts pour une excursion dans les mondes invisibles?  Voici les textes :

Textes poétiques et divagations

Mondes invisibles, monde sensible, Monesille ouvre le bal avec Oublier l’Invisible

Il aura suffit d’un Sursaut pour qu’Une Patte dans l’Encrier se décide au départ. Voyage introspectif en vue.

Gilles Duval rend palpable (Ô combien) ce monde invisible qu’est celui des phantasmes… Je n’en dirai pas davantage, lisez plutôt Une Femme en Quête de Statue (Texte sans titre à l’origine, et indiqué comme tel dans le tableau des votes que je ne peux plus modifier)

Réflexions et Philosophie, un acrostiche plein d’humour composé par Jacou…
« Alors comme ça… Vous philosophez? j’en suis fort aise. Eh bien! Dansez maintenant!
– Mais, oui avec plaisir! Dansons! »
Un bonheur ne venant jamais seul,  Jacou nous offre un second texte tout en rythme :  La Magie des Mots.

Promenons-nous Dans les Bois Écarlates en compagnie de Jobougon. Mot y es-tu? Entends-tu? Et nous, sommes-nous seulement capables d’entendre et de saisir le sens authentique des mots?

Les Mondes Invisibles? s’interroge Patchcatch. La vie quotidienne en regorge. Encore faut-il savoir regarder!

Le rêveur dort mais le rêve est d’or… un texte tout simplement intitulé Le Rêveur d’Or, par Bodoblog

Bien, à ce point de la lecture, que diriez-vous d’une petite pause?  Un café, peut-être?

Il suffit de demander!  Servi tout chaud par Carnet Paresseux : Le Chant de la Tasse, le genre de café dont on redemande.

Contes

Bienvenue dans Conte de Fées , un monde (fou, fou, fou) dont Valentyne nous ouvre grand les portes.

Au fil des saisons, Jean-Marie Albert nous emmène vers Noël (ça tombe bien, nous y sommes!) Traversons à sa suite Le Pont entre Deux Mondes .

Histoires à suivre

Une Patte dans l’Encrier nous revient avec un texte nettement plus fantaisiste que le premier, où un lutin met des bâtons dans les pattes d’un certain chat à la poursuite d’un certain dodo, le dit dodo ayant rejoint Le Monde Merveilleux Disparu.

Mais… mais… Qui revoilà, qui revoilou? Jacou!!! Et Le Fauteuil. Un Fauteuil Plus Loin, histoire à suivre? Je dirais même plus, mon cher Dupont : Affaire à suivre…

Nouvelles

Avez-vous l’âme aventureuse, la seule qui convienne à un explorateur de l’invisible? En ce cas, suivez sans hésiter Laurence Délis qui saura vous faire Franchir le Monde .

Aussi bref qu’implacable : Mémoire, par Walachniewicz

Carnets Paresseux nous propose un second texte, tout droit sorti des Brumes matinales, ces dernières réservant bien des surprises…

Et, en toute dernière ligne droite, un texte de Maître Renard : Le Mimosatier

Enfin, ma propre participation :  Signal (Pas vraiment eu le temps de fignoler, j’aimerais bien travailler l’introduction, notamment. Aussi je reviendrais peut-être un jour vous embêter avec une seconde version.)

Venons-en aux votes. Quels sont vos textes préférés? Vous avez jusqu’à trois choix.

Qui organisera le prochain Agenda Ironique? Second tour des votes :

Rendez-vous le 31 décembre pour le résultat des votes,

Et, pour continuer les festivités, je vous souhaite à tous

Un très joyeux Noël!

Le Signal

Les mains sur les hanches, Isa s’interroge :

– Il me semble que nous aurions dû bifurquer plus tôt…

– Sommes-nous perdues? s’inquiète Mélanie.

Depuis un moment déjà, les filles longent un sentier en bordure de bois. Elles ont prévu de rejoindre un étang où flottent des nénuphars… enfin, pas que des nénuphars : à en croire la description d’Isa, l’endroit abrite une faune et une flore exceptionnelles.  La décision est prise de rebrousser chemin. La grande Isa marche vite. Elle a de longues jambes, des cuisses de cycliste et une énergie qui laisse Mélanie plusieurs foulées en arrière, hors d’haleine.

– Désolée de m’être trompée, s’excuse Isa. Si seulement le soleil daignait se montrer… drôle de temps, tu ne trouves pas?

Il faudra faire avec, songe Mélanie.

Le Signal est si faible, une lueur diffuse dans un ciel couleur opale.

Soudain une pensé passe par l’esprit de Mélanie : le moment serait-il venu de poser la question qui la taraude depuis le début du séjour? La lueur réagit par un petit scintillement, comme pour approuver. Mélanie hésite encore quelques secondes puis se lance :

– Tu invites souvent des collègues de bureau dans ta maison de campagne ?

Après tout, les filles ne se connaissent pas si bien. Et puis Mélanie s’étonne toujours un peu que les gens la jugent suffisamment sympathique ou intéressante, pour avoir envie de passer du temps avec elle. Elle craint aussi qu’ils ne changent d’avis en la connaissant mieux.

Isa sourit.

– Ah ah… un grand test que de prendre des vacances ensembles! Plutôt réussi, non?

« Test réussi », Mélanie goûte avec réconfort ces paroles. Elle suit en silence, le cœur empli d’une douce chaleur. Certes, son amie jette, par instants, de petits coups d’œil inquiets à la ronde. Elle n’est peut-être pas aussi sûre du trajet qu’elle voudrait le laisser croire… Quelle importance? Mélanie a confiance. La situation actuelle n’y change rien. D’abord, la grande Isa est gentille. Parfois, sa gentillesse sidère Mélanie. Cette invitation à partir en vacances ? Pure générosité! Dans un premier temps, Mélanie a été surprise, presque apeurée, au point de décliner l’offre. Puis le Signal s’est mêlé de l’affaire. Comme un courant souterrain, son étrange activité s’exerce en toutes choses et la lueur n’est jamais qu’une manifestation parmi d’autres.  Ainsi, derrière les évènements du quotidien surgissent d’autres figures, souvent des injonctions.

Isa ou Isabelle, ce prénom était revenu de manière continue, obsédante, pendant la semaine qui avait suivi le refus de Mélanie. Isabelle Huppert et Isabelle Adjani avaient précisément choisi cette période pour faire des retours remarqués sur le devant de la scène. On ne pouvait plus ouvrir un magazine ou allumer la télé sans tomber sur les deux actrices. Le prénom surgissait aussi partout sur le web, au détour de blagues idiotes ou sous la forme de pseudonymes. Enfin, la voisine de Mélanie avait insisté pour lui prêter un livre – Les deux femmes n’entretiennent pourtant pas davantage que des relations polies. Ce soir là, elles s’étaient rencontrées sur le palier et venaient d’échanger un banal salut quand la voisine avait sorti le livre de son sac en disant : « Tenez, prenez… Je viens de le finir et j’ai tout de suite pensé à vous. » Il s’agissait d’un polar, écrit par une certaine Isabelle Dubois ou Dubreuil, peu importe. Après cinq jours de résistance aux sollicitations du Signal, Mélanie s’était résolue à retourner voir la grande Isa : « Tu vas me traiter de girouette, mais j’ai changé d’avis. J’ai très envie de partir avec toi… »

– Vraiment, je ne suis pas déçue, assure Mélanie dans un élan de gratitude. La région est magnifique!

– Je suis d’accord mais  je m’en voudrais d’être un mauvais guide…

À ces mots, la lueur frémit. Isa désigne de la main le corps de ferme qu’elles ont croisé un peu plus tôt. Les bâtiments apparaissent au loin, tapis derrière un gros bouquet d’arbres.

– Là! Nous aurions dû tourner à ce niveau… tu te souviens du sentier sur la gauche?

Mélanie répond que non, sans trop s’inquiéter de l’effet produit. Juste au-dessus du bosquet, la lueur a gagné en intensité et Mélanie n’a de cesse de la scruter. D’un coup, le halo se contracte jusqu’à devenir un point incandescent. Elle ferme les yeux, en vain. Le point blanc est toujours là, incrusté sous son crâne. Quelque part, des aboiements éclatent. Le bruit et la lumière fusionnent en une seule pulsation, très douloureuse. Elle entend :

– Sérieux? Tu ne te souviens pas?

Putain de mal de tête!

– Excuse-moi, Isa… Tu dis?

– Tu ne te souviens pas? répète Isa d’une voix mal assuré.

– Pas vraiment… Je ne sais plus…

– Moi, c’est du chien dont je ne me souvenais pas…

Les filles restent immobiles en plein milieu du passage, à fixer anxieusement les bâtiments et leurs environs.

– Tu as peur des chiens ? finit par demander Mélanie.

Isa l’interrompt d’un geste de la main.

– Chut… On dirait le son d’un moteur…

– C’est peut-être la voi…

– Chut!

… ture des habitants de la ferme. Quoi d’autre? Une machine agricole? Les ornières qui sillonnent le sol témoignent du passage d’énormes roues. Non, décidément, elle a beau tendre l’oreille, Mélanie ne discerne que les aboiements. Au moins, les bruits ne la font plus souffrir. Elle inspire profondément.

– Il doit y avoir une route plus bas, affirme Isa. Exactement ce qu’il nous faut! Cela va m’aider à me repérer… Suis-moi, nous allons couper à travers champs.

Je ne prends jamais de bonnes décisions par moi-même, songe Mélanie en lui emboitant le pas. Je préfère quand on me dit quoi faire. Un scintillement fugace lui redonne courage. En pensées, elle continue d’interroger le Signal : Sommes nous réellement perdues et est-ce pour cette raison que je vous reçois mal? Ou avons-nous seulement besoin de nous perdre un peu? Luttant contre les herbes hautes, elle réalise soudain l’indifférence de la nature. Une ronce agrippe sa manche. Elle s’arrête pour la décrocher, relève les yeux. Le voile nuageux parait plus dense. La lueur s’est réfugiée dans la brume. Un essaim d’oiseaux traverse silencieusement le ciel.

Les filles ont atteint la lisière du champs. Des chênes de petite taille forment une haie clairsemée.  À travers, on aperçoit sans surprise un autre champs. Un fil barbelé court parmi les troncs.

– La terre a été retournée, remarque Mélanie. Nous devrions éviter de la piétiner.

Elle espère une approbation, un reflet entre les nuages ou seulement une palpitation plus forte que les autres dans sa poitrine. Rien ne vient. À la place, Isa  approuve :

– Nous n’avons qu’à marcher sur le côté.

À quatre pattes, les filles passent sous le barbelé et reprennent leur progression le long du labour. Mélanie note que son amie a ralenti le pas.

La troisième parcelle est en friche, comme la première. Le terrain descend en pente raide vers une chênaie. À son extrémité, circule un chemin qui  ressemble beaucoup à celui qu’elles ont quitté plus tôt. Sauf que, songe Mélanie, ce sentier-ci, et les bois qu’il côtoie, se trouve en contre-bas du champs d’herbes folles. Cette configuration inversée éveille sa curiosité. Isa ne partage visiblement pas le même enthousiasme. Elle  exhale un long soupir:

– J’ai une ampoule au talon et je ne me rappelle plus si j’ai emporté les pansements. Laisse-moi regarder…

Elle laisse tomber son sac à dos sur le sol et aplatit l’herbe du pied, vérifiant l’absence de ronce ou de chardon avant de s’asseoir. Avec des gestes brusques, elle répand le contenu du sac qu’elle a coincé entre ses jambes : Une bouteille d’eau à moitié vide, les restes du pique-nique…

Mélanie s’accroupit à ses côtés. Elle montre le chemin du doigt :

– Continuons par là, dit-elle le plus gentiment possible.

Isa ne répond pas, trop occupée à délasser sa chaussure.

– Si tu veux je vais voir pendant que tu te reposes, insiste Mélanie.

– Ne nous séparons pas.

– Alors viens!

– Deux minutes, d’accord? J’ai une ampoule au talon.

Mélanie se relève d’un bond.

– Je reviens!

Isa, qui ne comprend pas, lui crie d’attendre. Mais Mélanie dévale déjà la pente herbeuse. Qu’y-a-il de si pressé? se demande-t-elle.  Elle aurait préféré rester. Cependant, la lueur prend de la vigueur et chaque fois qu’elle n’a pas écouté les instructions du Signal, elle s’en est mordu les doigts. Elle réitère néanmoins : Pourquoi? hein? Qu’y-a-il de si pressé? Une réponse lui est donnée via une pensée fugace : Quelque chose dont nous n’avons pas idée nous attend au bout de ce chemin.

Mélanie regrette le plus sincèrement possible son moment de doute, ça et le sentiment d’injustice. Le pardon lui est accordé si elle sait se montrer sincère. Il faut, se répète-t-elle, pas demain, ni même dans une heure. Maintenant. Curieusement, la proximité des bois la rassure. Elle avance en gardant la lueur dans sa ligne de mire. Elle commence à apprécier la sensation du mouvement de ses muscles…

Elle se sent bien, consolée.

Confiante.

Par Anna Coquelicot

Agenda Ironique du mois de décembre

C’est avec plaisir que j’accueille sur mon blog l’Agenda Ironique de décembre!

Un Agenda hivernal… Allez, on se calme, on se pose. L’heure est au ressourcement (que ceux qui aiment le grog et le vin chaud lèvent la main…) Prenons exemple sur la nature : elle s’est repliée dans le secret de la terre et reprend des forces avant l’explosion du printemps. Tout est là, bien en vie mais aussi bien caché…

Pour l’Agenda Ironique du mois de décembre, je propose donc comme thème : « Mondes invisibles »

Nouvelles, poèmes, contes, images… Lèverez-vous un coin du voile? Quel sera votre monde invisible?

Les dates? Disons qu’elles rimeront avec réveillon : Jusqu’au 24 pour envoyer les textes, votes du 25 au 30, proclamation des résultats le 31 décembre.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois de décembre, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Et merci à tous de m’avoir attendue pour ce dernier Agenda de l’année!

Ombre

Il y a quelques semaines, j’avais écrit et posté cette histoire de manière un peu trop impulsive. Certains l’auront donc déjà lue, commentée (merci à eux!),  connaissent la fin. Je l’ai retravaillée depuis et je me permets aujourd’hui de proposer une nouvelle version . 

……

Depuis ma fenêtre, je peux observer les corneilles, les pigeons et les moineaux. Cela m’occupe. Il faut bien s’occuper. Les corneilles sont énormes. Un jour j’en ai vu une attaquer un chat. Plus rien ne m’étonne de la part des oiseaux. Alors, j’aimerais qu’on m’explique ce que ces volatiles ont de différent, aujourd’hui.

Oui, j’aimerais bien qu’on m’explique. Je me sens un peu perdue ces derniers temps.

Par contre, eux… Eux! Pas besoin de me faire un dessin! Rien ne change jamais avec eux. Ils font le pied de grue devant la grille. Ici tout le monde sait ce qu’ils trafiquent.

– Quelle chierie! les loustics sont de retour…

Luca jette un coup d’œil par-dessus mon épaule :

– De qui parles-tu?

Essaie-t-il de me contrarier? Remarque, j’ai l’habitude. Là, près de l’entrée! Les loustics… Contrariant! Contrariant! Qu’ils aillent vendre leur drogue ailleurs. Je ne sais pas moi… dans la cour d’à côté. Mais pas ici.

Et ce couple qui vient de franchir la grille, tu le vois? La femme porte un tchador noir et l’homme un imperméable gris. Non, Luca ne voit rien. Il s’en fout. Contrariant. Je détourne le regard, juste à temps pour suivre une envolée de pigeons. Les oiseaux s’éloignent à tire-d’aile, de plus en plus haut. Pas un nuage, que du bleu. Une journée comme tu les aimes, Luca. Moi, j’ai déjà trop chaud. Et j’ai fixé trop longtemps la luminosité du ciel. Des taches rouges et vertes dansent devant mes yeux. Il y a aussi cette tache sur le sol, probablement une tache d’huile… On jurerait qu’elle se déplace dans le sillage du couple. S’immobilise quand la femme marque un arrêt brutal. À l’arrière, son compagnon manque de trébucher. Un chat, poursuivi par une fillette, a surgi devant eux.

Je connais la fillette. Elle habite l’appartement au dessus du mien. Du haut de ses sept ans, elle n’en fait qu’à sa tête. Régulièrement, j’entends sa mère qui s’époumone : Sophia par-ci, Sophia par-là… Du Sophia toute la journée. Et la gamine qui tape des pieds.

Le couple a atteint le bâtiment sur ma gauche. La femme entre seule. L’homme fume une cigarette en attendant. Il contemple la cour d’un air absent. Lui non plus ne semble pas remarquer les loustics, ni même Sophia qui s’agite de plus bel. La gamine tourne sur elle-même comme une girouette. Elle admire le mouvement de sa robe déployée en corolle. Pour un peu, j’en aurais le tournis! Elle n’arrête pas. Jamais. Jusqu’à onze heure du soir, parfois minuit, elle tape des pieds. Elle empêche Luca de dormir car il a le sommeil léger. Et Après? Après, il est de mauvaise humeur.

Tu ne vas pas me contredire sur ce point, n’est-ce pas Luca?

À mi-chemin entre l’homme et la petite fille, ce que j’ai pris pour une tache d’huile continue de gigoter. Si on réfléchit bien, cela ressemble davantage à une ombre en mouvement qu’à une salissure.

Quelque chose m’échappe.

Je n’arrive pas à déterminer quel corps solide s’interpose entre les rayons du soleil et le bitume. Une silhouette s’esquisse. On peut tout imaginer : une tête minuscule, un semblant d’aile… un bras qui se termine par de longs doigts. Le bras s’étire démesurément jusqu’à frôler Sophia, ou plutôt l’ombre virevoltante qu’elle projette sur le sol.

La gamine titube, l’homme écrase sa cigarette et la femme ressort du bâtiment. Elle porte un grand sac poubelle en plastique noir. L’homme lui prend des mains. Il balance la charge par-dessus son épaule, puis extirpe un mouchoir de sa poche pour éponger la sueur de son front. Sous l’imperméable, sa chemise doit être trempée… Un imperméable, par cette chaleur! Le sac semble lourd. Que contient-il?

Le couple regagne la rue et la grille se referme lentement sur le ballot informe qui tressaute dans dos de l’homme. Pendant un instant, j’ai l’impression que plus rien ne vit dans la cour. Non, plus rien ne bouge, mis à part quelques feuilles rousses poussées par le vent. Ça et les gesticulations de l’ombre. J’aimerais vraiment qu’on m’explique. Où sont-ils tous passés?

Si on ne pose pas les bonnes questions, on n’obtient pas les bonnes réponses, dit souvent Luca… Mais bon sang, Luca! Où?

Là… Près de l’entrée! Les loustics… Tu ne les vois pas?

Ils parlent fort, font de grands gestes. D’un coup de pied léger, renvoient une balle égarée vers les enfants.

Malgré le double vitrage, je peux entendre les cris des enfants. En fin de journée, lorsque elles sont chaudes comme celle-ci, la cour se remplit de mômes qui jouent jusqu’à tard dans la soirée. Ils se matérialisent de toutes parts. Un garçon décrit de larges cercles avec sa trottinette tandis le reste du groupe lui court après, Sophia en tête.

Le mystérieux halo s’est joint à la cavalcade. Il tourbillonne d’un enfant à l’autre… Ma parole, il s’amuse! D’un coup une joie folle me saisit. Je frappe des mains. J’applaudis comme une gosse.

_ Qu’est-ce que tu regardes? s’inquiète Luca.

Du doigt, je désigne la tache sombre et mouvante.

– C’est un sac en plastique qu’on aura laissé traîner, commente-il platement. Les gens sont dégoûtants.

Je regarde à nouveau. Luca a raison : il s’agit d’un vulgaire sac en plastique noir. Le sac tourbillonne et se déforme au gré des rafales de vent. Comment ai-je pu le confondre avec une ombre, voire une tache d’huile?

– Tu devrais te reposer, dit Luca. Regarde, je ne suis pas venu seul : Céline m’a accompagné.

Je réalise soudain qu’une troisième personne se tient dans la pièce. Je distingue mal son visage. Il fait sombre, si sombre…

Je la salue au plus simple :

– Bonjour madame.

Si sombre… Le ciel aussi s’est obscurci. Des montagnes de nuages.

– Dis-moi Luca, sommes-nous en été ou en hiver? Et les enfants? Ils jouaient sous mes yeux et la seconde d’après…

– Tu as encore oublié qui je suis, soupire-t-il. Je suis Simon, pas Luca…

– Elle ne nous reconnaît pas, dit la femme. Elle n’a même pas l’air de savoir où elle se trouve…

L’homme hoche la tête :

– Elle imagine qu’elle habite toujours dans sa cité pourrie. Entre nous, je ne suis pas mécontent qu’elle en soit partie, mais on ne chamboule pas si aisément quarante années de vie. Ne nous faisons pas d’illusions : À quatre-vingt-douze ans, son état n’ira qu’en empirant.

Il se tourne vers moi et hausse le ton, comme si j’étais sourde.

– Tu as quitté ton appartement, tu te souviens? Tu ne pouvais plus vivre seule. Tu l’as quitté il y a longtemps.

J’essaie de suivre, mais je me sens perdue. Constamment perdue, dès qu’on s’adresse à moi. Une question finit par se former dans mon esprit :

– Quel âge a Sophia ?

– Ça fait peur de vieillir, murmure la femme.

L’homme pose une main sur mon épaule :

– Tu as passé suffisamment de temps devant la fenêtre…

Je n’ai pas envie qu’on me touche. Et de quoi se mêle-t-il? Je pourrais passer ma vie devant la fenêtre, à regarder les gens qui vont et viennent.

J’aime aussi beaucoup observer les pigeons et les corneilles.

L’homme insiste :

– Viens, allonge-toi un peu, Maman.

Maman… ce mot me remplit de confusion… Décidément, quelque chose m’échappe.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

De fil en flamme

image-annacoquelicot23

Si tu croises une vielle femme munie de sa quenouille,

Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de la saluer.

Mais si le brin vient à se rompre, passe ton chemin.

Tire la chevillette, la bobinette cherra.

De fil en flamme, et en toute occasion, poursuis l’escarbille.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ceci est ma participation à l’agenda ironique organisé, en ce mois d’avril, par Carnet Paresseux sur le thème de « suivez le fil ».

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En Attendant le Bus est désormais lisible sur Short édition.

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Ce texte est ma participation au concours de l’agenda ironique d’avril sur le thème du quiproquo, organisé par le blog de leodamgan

Le récit a un peu dérivé en cours d’écriture mais je pense être restée dans le thème car les protagonistes évoluent sur des plans trop différents pour se comprendre. Par contre, c’est beaucoup trop long. Comme j’avais commencé, j’ai eu à cœur de terminer cette histoire et je ne voyais pas comment la développer en moins de mots. Je ne sais pas si leodamgan la jugera recevable…

Comment j’ai appris à danser

« Un épisode marquant de ma vie? Je réfléchis… Deux coups de foudre dans une même nuit, c’est assez marquant? Faites-moi confiance, je ne suis pas prête de les oublier. J’avais quoi? Une vingtaine d’années, à peine. Un âge où le cœur fait boum… Je préfère cependant vous prévenir : Ceci n’est pas une histoire d’amour, plutôt un drame. Des gens sont morts.

L’autre a accusé un mouvement de recul.

– Morts??!!!

– Oui, l’orchestre. Ce soir-là, l’orchestre est parti en fumé. Les musiciens jouaient sur l’eau. Une barge servait d’estrade…

– Drôle d’installation… J’espère qu’il s’agissait d’une barge en dur!

– Dans mon souvenir, les choses se passent ainsi. Je continue? Bien… On avait dressé des tentes et des lampions partout sur la rive où se déroulaient les festivités. Je ne savais pas très bien qui les organisait. J’accompagnais Murielle, ma sœur de bringue à l’époque. Murielle possédait de nombreux talents. Elle charmait par une conversation facile, et je ne parle même pas de son œil, toujours aux aguets.

« Peu après notre arrivée, elle est venue se coller tout contre mon oreille. Avec des airs de conspiratrice, elle a chuchoté quatre mots : Tu as une touche…

« J’ai tourné la tête d’une manière si brusque que j’aurais voulu me donner des claques. Accoudé à la buvette, un type m’observait. Pas n’importe quel type. J’avais déjà repéré sa longue silhouette déambulant parmi les badauds. Nos regards se sont croisés et j’ai piqué un fard… bénie soit la lumière amortie des lampions!

« L’inconnu s’est avancé vers moi. Une expression un peu désabusée flottait sur son visage. Il avait des yeux très sombres. J’avoue un faible pour les grands bruns. J’ai pensé : C’est parti, ma fille, tu as intérêt à assurer!

« Nous avons pris un verre, puis un second verre. L’alcool m’a beaucoup aidée. Je riais, je parlais et buvais encore. Il était tellement beau! La beauté qu’on ne prête qu’au diable. L’orchestre s’est mis à jouer et nous avons dansé.

« Ne vous laissez pas abuser par l’apparente banalité de cette bluette. Peut-être trouverez-vous le détail anodin mais m’inciter à guincher relevait alors de l’exploit! J’ai bien failli me dégonfler. Le charme qu’il exerçait sur moi, mon propre désir de plaire, rien n’y faisait. Il était impensable que j’entre en piste. Non merci, je ne danse pas. J’ai mal au petit orteil gauche... Un embarras que je traînais depuis les fins fonds de la puberté. One more night de Phil Collins, Vous vous rappelez? À quatorze ou quinze ans, dès que résonnaient les premières notes de piano, je me planquais dans un coin. Je devenais invisible aux attentions du monde et surtout des garçons. Les garçons ont des pieds encombrants. Tu chausses du combien? Quarante trois, quarante quatre? Comment ne pas écraser de pareils bateaux?

« Je ne vais pas vous apprendre les mœurs adolescentes. On se bécote, on se pelote. On se roule des pelles. Cela finit toujours par arriver, même à la plus timide des filles. Par contre embrasser sur un slow… Foutus complexes! J’avais dû rater une étape essentielle.

« Quand ses lèvres touchèrent les miennes, il y eu un claquement sec, une décharge d’électricité statique. J’ai sursauté, j’allais perdre mes moyens… vite, une plaisanterie, quelque chose à dire, n’importe quoi… Le néant total!

« J’ai ouvert puis refermé la bouche sans émettre le moindre son. À la place, j’ai saisi la main qu’il me tendait.

« Pour la première fois de ma vie, je me suis abandonnée au rythme de la musique. Je n’ai aucune idée de ce que nous avons dansé, mais, dans les bras de cet inconnu, j’enchaînais les pas à la perfection. Une habileté troublante pour celle qui ne gambille jamais. Mes jambes m’obéissaient-elles encore? Et ma tête? Qu’est-ce qui a germé dans ma tête à ce moment?

« Le vent s’était levé. Les lampions ont valdingué sur le ciel nocturne. La toile de tente claquait frénétiquement. On aurait cru à des ailes gigantesques. J’étais grisée comme une fillette. Comme à l’âge où je jouais en solitaire avec le vent, celui qu’on nomme Autan. Une image s’est précisée. J’avais dénoué ma tresse, perdu mes barrettes. J’allais me faire gronder. Quelle importance? Je voulais sentir. Oui, sentir le souffle dans mes cheveux. L’air gonflait ma petite robe à fleurs et j’essayais de m’envoler. Virevoltant parmi les herbes hautes, je fredonnais une drôle de comptine : sept soleils et sept lunes, sept planètes y compris la poule. Puis le coq qui chantera au jugement dernier…

« Là où j’ai grandi, les gens se méfient de l’Autan. Ses rafales sont bruyantes et tièdes. Elles provoquent des fausses couches, perturbent le sommeil, colportent toutes sortes d’idées fantasques. Quand l’Autan souffle, dit-on, les fous dansent à Albi.

« Les couples tournoyaient autours de nous. Moi, je voulais arrêter, reprendre un peu ma respiration. J’avais les jambes en coton. Hélas, je ne contrôlais plus rien. Mes pieds ne tenaient pas en place. Impossible de les immobiliser. Mes yeux sont restés rivés aux siens, avec la fascination d’un oiseau pour un serpent. Ça et une petite voix intérieure qui fredonnait : Le coq peut bien chanter et le monde s’effondrer, pourvu que nous dansions jusqu’à ce que nos chaussures tombent en cendre.

« Croyez-le ou non, on n’invoque pas le jugement dernier sans conséquence. Ce dont je me souviens ensuite? D’un flash de lumière, d’une déflagration assourdissante. Tout est devenu blanc. Des visages interdits, des yeux agrandis par la stupeur… moi-même, j’étais pétrifiée. J’ai entendu un cri, et, dans le bruit et la fureur, j’ai réalisé que j’avais crié. La foudre avait frappé. La barge, avec l’orchestre à son bord, s’est embrasée avant de couler dans les eaux sombres du lac. »

J’achevais mon récit en observant quelques secondes de silence. Un récit est toujours perfectible, mais j’avais déjà bien rodé celui-ci. J’ai lu une expression consternée sur le visage de l’individu qui me collait aux basques depuis un bon moment. J’étais ravie de mon effet.

– Elle est bizarre ton histoire, a-t-il commenté. Si nous avions quinze ans, un feu de camp, je ne dis pas…

– Vous demandiez à connaître un épisode marquant de ma vie? Hé bien voilà, vous êtes servi!

– Je voulais dire… C’est vrai tout ce que tu racontes? Ça s’est réellement produit?

– Vous en doutez?

L’individu a haussé des épaules.

– Et le beau ténébreux de service… Que lui est-il arrivé?

J’ai souri de toutes mes dents.

– Je l’ai épousé.

– Ah bon, tu es mariée…

J’ai  acquiescé. D’accord, j’aurais pu commencer par là. N’empêche, quel public! Après cette gigue endiablée, il ne savait plus sur quel pied danser. J’ai respecté l’usage : salué mon unique spectateur et filé sans attendre de rappel.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Le bureau des Coquelicots

03 14 15 92 65 35… Je me suis aperçue que le numéro de téléphone comptait trop de chiffres quand une voix a répondu :

« Bureau d’Anna Coquelicot, j’écoute… »

– Co… Comment? Mais c’est moi, Anna Coquelicot! Qui êtes-vous?

– Je vous laisse deviner, a rétorqué mon interlocutrice. Un indice : concentrez-vous sur le son de ma voix…

Tentative d’hypnose par téléphone? Non, tu as trop d’imagination… Peut-être une arnaque publicitaire, une mauvaise blague… Bref, plusieurs hypothèses, une seule réponse :

– Trouvez-vous un autre cobaye!

– Vous n’écoutez pas, a-t-on soupiré. Attendez, je vous transfère vers un poste plus approprié.

J’ai entendu un clic, puis une tonalité aiguë… un autre clic… Quelqu’un a dit :

– Allô? J’entends mal. La communication est mauvaise…

Décontenancée, j’ai balbutié :

– Excusez-moi, on vient de basculer l’appel et je…

– Hein, quoi?

– Mais qui êtes-vous à la fin?

– Vous dîtes? Dans les choux du nain?

– Non, bien sûr que non!

Une tonalité plus grave que la précédente a indiqué la fin de la communication. J’ai inspiré un grand coup. Ils n’allaient pas s’en tirer si facilement. À nouveau j’ai composé le 03 14 15 92 65 35.

« Bureau d’Anna Coquelicot, j’écoute… »

– Vous n’avez pas le droit de me traiter ainsi! Qui m’avez-vous passé?

– Le bureau de la Sourde Oreille, Madame. Et j’espère que vous retiendrez la leçon. Voilà ce que ça fait quand on n’écoute pas les gens! Bien, reprenons : Vous vous posez des questions? Bonne nouvelle! Nous pouvons en déduire que votre électroencéphalogramme n’est pas à plat! J’ajouterais que vos interrogations sont le reflet des miennes. Je vous souhaite donc… Crr… bon courage. Et surtout…crr… bzzz…musez-vous bien! nnnnn…

– Allô? J’entends mal. La communication est mauvaise…

– Je répète… crr… Amusez-vous bien! crrsh… bzzz…

La suite est devenue inaudible. Les grésillements m’irritaient le tympan. J’ai éloigné le combiné.

« Crr… bzzz… la quadrature…  bzzzzz… DU cercle… crrrr… crrsh… une BAse…  nnnn… soixante…  crr…  crr.. »

– Hein, quoi? ai-je demandé.

« CrrRSCHOU… bzzz… du… nnnIN…Crr… crr… »

– Vous dîtes? Dans les choux du nain?

« Non, bien sûr que non! »

J’ai aussitôt raccroché. Mon interlocutrice m’avait incitée à tendre l’oreille. Elle semblait parvenue à ses fins. Malgré les parasites, j’avais clairement entendu la réponse. Pire! J’avais reconnu le son de ma propre voix.

La sonnerie a retenti. L’écran affichait : APPEL INCONNU. J’ai laissé sonner un long moment avant de saisir le téléphone.

« Bureau d’Anna Coquelicot, nous avons été coupées… »

Pendant deux secondes, j’ai cessé de respirer. Même timbre, même intonation. Quelqu’un s’adressait à moi en utilisant MA voix, MON nom. J’ai crié :

– Mais enfin, je suis Anna Coquelicot!

– Nous sommes toutes les deux Anna Coquelicot, à une différence près : L’une répond au téléphone quand l’autre écrit… Devine laquelle.

– Dans la mesure ou je me trouve suspendue à cet appareil depuis un bon moment… Qu’êtes-vous en train d’écrire?

« … cet appareil depuis un bon moment… Qu’êtes-vous en train d’écrire? »

– Il y a un écho, ai-je prévenu.

« Il y a un écho… »

– Cela ne m’amuse pas! Je vais raccrocher…

L’autre a repris :

– Désolée, Je relisais mes notes. J’écris chaque mot qui sort de ta bouche avant même que tu le prononces.

– Je vois, vous souffrez d’un complexe de toute puissance. Pour ma part, mon psy me trouve en excellente santé mentale… Alors n’attendez pas que j’avale une histoire pareille!

– Une histoire! Tu l’as dit, bouffie! Il s’agit seulement d’une histoire, rédigée à la première personne du singulier.

– Je ne comprends toujours pas…

– Moi non plus, rien de rien… Souviens-toi : Tes interrogations sont le reflet des miennes.

– Pourquoi ce jeu du chat et de la souris?

– Les besoins du scénario. Je vais devoir interrompre le récit, sous peine de lasser. La boucle est bouclée, n’abusons pas du procédé! Une dernière remarque?

– Oui : les choux du nain, c’est très moyen!

Critique de détail! Trois, deux, un, zéro… sur mon clavier j’ai tapé le mot :

FIN

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co