Et le gagnant de L’Agenda Ironique est…

Dix-huit textes auront vu le jour sur le thème des Mondes invisibles : des textes poétiques, des textes narratifs, des histoires pleines d’humour, d’autres plus introspectives, des invitations à voyager, imaginer… Ce fut un plaisir de vous lire!

Et sans plus attendre, J’annonce les résultats :

Laurence Délis est la gagnante de l’agenda Ironique de décembre avec une récit qui nous laisse comme en apesanteur : Franchir le monde.

Carnets Paresseux est plébiscité pour organiser le prochain Agenda

Enfin je me permets de décerner un prix spécial, celui du meilleur commentaire, à Monesille et ses 24587 hôtes invisibles. Commentaire à lire sur l’article précédent.

Merci aux auteurs, aux personnes qui ont voté ou seulement lu les textes proposés. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une belle nuit de la Saint Sylvestre. Qu’elle soit festive ou sereine, à votre guise.

Et à l’année prochaine!

 

Agenda Ironique, les textes

Merci aux treize participants de l’Agenda Ironique de décembre! Êtes-vous prêts pour une excursion dans les mondes invisibles?  Voici les textes :

Textes poétiques et divagations

Mondes invisibles, monde sensible, Monesille ouvre le bal avec Oublier l’Invisible

Il aura suffit d’un Sursaut pour qu’Une Patte dans l’Encrier se décide au départ. Voyage introspectif en vue.

Gilles Duval rend palpable (Ô combien) ce monde invisible qu’est celui des phantasmes… Je n’en dirai pas davantage, lisez plutôt Une Femme en Quête de Statue (Texte sans titre à l’origine, et indiqué comme tel dans le tableau des votes que je ne peux plus modifier)

Réflexions et Philosophie, un acrostiche plein d’humour composé par Jacou…
« Alors comme ça… Vous philosophez? j’en suis fort aise. Eh bien! Dansez maintenant!
– Mais, oui avec plaisir! Dansons! »
Un bonheur ne venant jamais seul,  Jacou nous offre un second texte tout en rythme :  La Magie des Mots.

Promenons-nous Dans les Bois Écarlates en compagnie de Jobougon. Mot y es-tu? Entends-tu? Et nous, sommes-nous seulement capables d’entendre et de saisir le sens authentique des mots?

Les Mondes Invisibles? s’interroge Patchcatch. La vie quotidienne en regorge. Encore faut-il savoir regarder!

Le rêveur dort mais le rêve est d’or… un texte tout simplement intitulé Le Rêveur d’Or, par Bodoblog

Bien, à ce point de la lecture, que diriez-vous d’une petite pause?  Un café, peut-être?

Il suffit de demander!  Servi tout chaud par Carnet Paresseux : Le Chant de la Tasse, le genre de café dont on redemande.

Contes

Bienvenue dans Conte de Fées , un monde (fou, fou, fou) dont Valentyne nous ouvre grand les portes.

Au fil des saisons, Jean-Marie Albert nous emmène vers Noël (ça tombe bien, nous y sommes!) Traversons à sa suite Le Pont entre Deux Mondes .

Histoires à suivre

Une Patte dans l’Encrier nous revient avec un texte nettement plus fantaisiste que le premier, où un lutin met des bâtons dans les pattes d’un certain chat à la poursuite d’un certain dodo, le dit dodo ayant rejoint Le Monde Merveilleux Disparu.

Mais… mais… Qui revoilà, qui revoilou? Jacou!!! Et Le Fauteuil. Un Fauteuil Plus Loin, histoire à suivre? Je dirais même plus, mon cher Dupont : Affaire à suivre…

Nouvelles

Avez-vous l’âme aventureuse, la seule qui convienne à un explorateur de l’invisible? En ce cas, suivez sans hésiter Laurence Délis qui saura vous faire Franchir le Monde .

Aussi bref qu’implacable : Mémoire, par Walachniewicz

Carnets Paresseux nous propose un second texte, tout droit sorti des Brumes matinales, ces dernières réservant bien des surprises…

Et, en toute dernière ligne droite, un texte de Maître Renard : Le Mimosatier

Enfin, ma propre participation :  Signal (Pas vraiment eu le temps de fignoler, j’aimerais bien travailler l’introduction, notamment. Aussi je reviendrais peut-être un jour vous embêter avec une seconde version.)

Venons-en aux votes. Quels sont vos textes préférés? Vous avez jusqu’à trois choix.

Qui organisera le prochain Agenda Ironique? Second tour des votes :

Rendez-vous le 31 décembre pour le résultat des votes,

Et, pour continuer les festivités, je vous souhaite à tous

Un très joyeux Noël!

Signal

Voici ma participation à l’Agenda de décembre : un texte un peu trop long dans le cadre d’un tel exercice (Je n’ai pas vraiment eu le loisir de fignoler, j’aimerais travailler l’introduction, notamment). En même temps, si on a rien à écrire sur un thème qu’on a soi-même proposé…

……

Texte de retour à la case brouillon. À bientôt!

 

Agenda Ironique du mois de décembre

C’est avec plaisir que j’accueille sur mon blog l’Agenda Ironique de décembre!

Un Agenda hivernal… Allez, on se calme, on se pose. L’heure est au ressourcement (que ceux qui aiment le grog et le vin chaud lèvent la main…) Prenons exemple sur la nature : elle s’est repliée dans le secret de la terre et reprend des forces avant l’explosion du printemps. Tout est là, bien en vie mais aussi bien caché…

Pour l’Agenda Ironique du mois de décembre, je propose donc comme thème : « Mondes invisibles »

Nouvelles, poèmes, contes, images… Lèverez-vous un coin du voile? Quel sera votre monde invisible?

Les dates? Disons qu’elles rimeront avec réveillon : Jusqu’au 24 pour envoyer les textes, votes du 25 au 30, proclamation des résultats le 31 décembre.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois de décembre, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Et merci à tous de m’avoir attendue pour ce dernier Agenda de l’année!

Ombre

Il y a quelques semaines, j’avais écrit et posté cette histoire de manière un peu trop impulsive. Certains l’auront donc déjà lue, commentée (merci à eux!),  connaissent la fin. Je l’ai retravaillée depuis et je me permets aujourd’hui de proposer une nouvelle version .

Depuis ma fenêtre, je peux observer les corneilles, les pigeons et les moineaux. Cela m’occupe. Il faut bien s’occuper. Les corneilles sont énormes. Un jour j’en ai vu une attaquer un chat. Plus rien ne m’étonne de la part des oiseaux. Alors, j’aimerais qu’on m’explique ce que ces volatiles ont de différent, aujourd’hui.

Oui, j’aimerais bien qu’on m’explique. Je me sens un peu perdue ces derniers temps.

Par contre, eux… Eux! Pas besoin de me faire un dessin! Rien ne change jamais avec eux. Ils font le pied de grue devant la grille. Ici tout le monde sait ce qu’ils trafiquent.

« Quelle chierie! les loustics sont de retour… »

Luca jette un coup d’œil par-dessus mon épaule :

« De qui parles-tu? »

Essaie-t-il de me contrarier?

Remarque, j’ai l’habitude. Là, près de l’entrée! Les loustics… Contrariant! Contrariant! Qu’ils aillent vendre leur drogue ailleurs. Je ne sais pas moi… dans la cour d’à côté. Mais pas ici.

Et ce couple qui vient de franchir la grille, tu le vois? La femme porte un tchador noir et l’homme un imperméable gris.

Non, Luca ne voit rien. Il s’en fout.

Contrariant. Je détourne le regard, juste à temps pour suivre une envolée de pigeons.

Les oiseaux s’éloignent à tire-d’aile, de plus en plus haut. Pas un nuage, que du bleu. Une journée comme tu les aimes, Luca. Moi, j’ai déjà trop chaud. Et j’ai fixé trop longtemps la luminosité du ciel. Des taches rouges et vertes dansent devant mes yeux. Il y a aussi cette tache sur le sol, probablement une tache d’huile… On jurerait qu’elle se déplace dans le sillage du couple. S’immobilise quand la femme marque un arrêt brutal. À l’arrière, son compagnon manque de trébucher. Un chat, poursuivi par une fillette, a surgi devant eux.

Je connais la fillette. Elle habite l’appartement au dessus du mien. Du haut de ses sept ans, elle n’en fait qu’à sa tête. Régulièrement, j’entends sa mère qui s’époumone : Sophia par-ci, Sophia par-là… Du Sophia toute la journée. Et la gamine qui tape des pieds.

Le couple a atteint le bâtiment sur ma gauche. La femme entre seule. L’homme fume une cigarette en attendant. Il contemple la cour d’un air absent. Lui non plus ne semble pas remarquer les loustics. Ni même Sophia qui s’agite de plus bel.

La gamine tourne sur elle-même comme une girouette. Elle admire le mouvement de sa robe déployée en corolle. Pour un peu, j’en aurais le tournis! Elle n’arrête pas. Jamais. Jusqu’à onze heure du soir, parfois minuit, elle tape des pieds. Elle empêche Luca de dormir car il a le sommeil léger. Et Après? Après, il est de mauvaise humeur.

Tu ne vas pas me contredire sur ce point, n’est-ce pas Luca?

À mi-chemin entre l’homme et la petite fille, ce que j’ai pris pour une tache d’huile continue de gigoter. Si on réfléchit bien, cela ressemble davantage à une ombre en mouvement qu’à une salissure.

Quelque chose m’échappe.

Je n’arrive pas à déterminer quel corps solide s’interpose entre les rayons du soleil et le bitume. Une silhouette s’esquisse. On peut tout imaginer : une tête minuscule, un semblant d’aile… un bras qui se termine par de longs doigts.

Le bras s’étire démesurément jusqu’à frôler Sophia. Ou plutôt l’ombre virevoltante qu’elle projette sur le sol.

La gamine titube, l’homme écrase sa cigarette et la femme ressort du bâtiment. Elle porte un grand sac poubelle en plastique noir. L’homme lui prend des mains. Il balance la charge par-dessus son épaule, puis extirpe un mouchoir de sa poche pour éponger la sueur de son front. Sous l’imperméable, sa chemise doit être trempée… Un imperméable, par cette chaleur! Le sac semble lourd. Que contient-il?

Le couple regagne la rue et la grille se referme lentement sur le ballot informe qui tressaute dans dos de l’homme. Pendant un instant, j’ai l’impression que plus rien ne vit dans la cour. Non, plus rien ne bouge, mis à part quelques feuilles rousses poussées par le vent.

Ça et les gesticulations de l’ombre. J’aimerais vraiment qu’on m’explique. Où sont-ils tous passés?

Si on ne pose pas les bonnes questions, on n’obtient pas les bonnes réponses, dit souvent Luca.

Mais bon sang, Luca! Où?

Là… Près de l’entrée! Les loustics… Tu ne les vois pas?

Ils parlent fort, font de grands gestes. D’un coup de pied léger, renvoient une balle égarée  vers les enfants.

Malgré le double vitrage, je peux entendre les cris des enfants. En fin de journée, lorsqu’elles sont chaudes comme celle-ci, la cour se remplit de mômes qui jouent jusqu’à tard dans la soirée. Ils se matérialisent de toutes parts. Un garçon décrit de larges cercles avec sa trottinette tandis le reste du groupe lui court après, Sophia en tête.

Le mystérieux halo s’est joint à la cavalcade. Il tourbillonne d’un enfant à l’autre…

Ma parole, il s’amuse!

D’un coup, une joie, une joie folle me saisit. Je frappe des mains. J’applaudis comme une gosse.

« Qu’est-ce que tu regardes? » s’inquiète Luca.

Du doigt, je désigne la tache sombre et mouvante.

« C’est un sac en plastique qu’on aura laissé traîner, commente-il platement. Les gens sont dégoutants. »

Je regarde à nouveau. Luca a raison : il s’agit d’un vulgaire sac en plastique noir. Le sac tourbillonne et se déforme au gré des rafales de vent. Comment ai-je pu le confondre avec une ombre, voire une tache d’huile?

« Tu devrais te reposer, dit Luca. Regarde, je ne suis pas venu seul : Céline m’a accompagné. »

Je réalise soudain qu’une troisième personne se tient dans la pièce. Je distingue mal son visage. Il fait sombre, si sombre…

Je la salue au plus simple :

« Bonjour madame. »

Si sombre… Le ciel aussi s’est obscurci. Des montagnes de nuages.

« Dis-moi Luca, sommes-nous en été ou en hiver? Et les enfants? Ils jouaient sous mes yeux et la seconde d’après… »

« Tu as encore oublié qui je suis, soupire-t-il. Je suis Simon, pas Luca… »

« Elle ne nous reconnaît pas, dit la femme. Elle n’a même pas l’air de savoir où elle se trouve… »

L’homme hoche la tête :

« Elle imagine qu’elle habite toujours dans sa cité pourrie. Entre nous, je ne suis pas mécontent qu’elle en soit partie, mais on ne chamboule pas si aisément quarante années de vie. Ne nous faisons pas d’illusions : À quatre-vingt-douze ans, son état n’ira qu’en empirant. »

Il se tourne vers moi et hausse le ton, comme si j’étais sourde.

« Tu as quitté ton appartement, tu te souviens? Tu ne pouvais plus vivre seule. Tu l’as quitté il y a longtemps. »

J’essaie de suivre, mais je me sens perdue. Constamment perdue, dès qu’on s’adresse à moi. Une question finit par se former dans mon esprit :

« Quel âge a Sophia ? »

« Ça fait peur de vieillir. » murmure la femme.

L’homme pose une main sur mon épaule :

« Tu as passé suffisamment de temps devant la fenêtre… »

Je n’ai pas envie qu’on me touche. Et de quoi se mêle-t-il? Je pourrais passer ma vie devant la fenêtre, à regarder les gens qui vont et viennent.

J’aime aussi beaucoup observer les pigeons.

L’homme insiste :

« Viens, allonge-toi un peu, Maman. »

Maman… ce mot me remplit de confusion… Décidément, quelque chose m’échappe.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

De fil en flamme

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Si tu croises une vielle femme munie de sa quenouille,

Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de la saluer.

Mais si le brin vient à se rompre, passe ton chemin.

Tire la chevillette, la bobinette cherra.

De fil en flamme, et en toute occasion, poursuis l’escarbille.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ceci est ma participation à l’agenda ironique organisé, en ce mois d’avril, par Carnet Paresseux sur le thème de « suivez le fil ».

La bibliothèque

La fillette se tenait immobile en plein milieu d’une allée de livres. Elle portait un déguisement de princesse d’un rose crasseux, le genre de panoplie qui ressemble davantage à une chemise de nuit qu’à une robe. Bouche ouverte, elle pleurait en émettant un chuintement à peine audible.

Hypothèse la plus probable :

« Tu ne sais pas où sont tes parents? »

Elle a hoché du menton. J’ai pris la gamine par la main et nous avons commencé à chercher. Comme elle étouffait un gros sanglot, j’ai essayé de la distraire :

« Tu viens souvent ici, à la bibliothèque? Tu sais lire? »

La gamine a haussé les épaules.

« Moi, j’aime beaucoup lire », ai-je continué.

« Pourquoi? »

« Parce que j’aime bien imaginer, rêver, découvrir de nouvelles choses… »

« Pourquoi? »

Ne savait-elle produire d’autres sons que ces deux notes plaintives? Ma paume est devenue moite au contact de la petite main. À voix haute, j’ai commenté :

« Un vrai labyrinthe, cette bibliothèque! Pas étonnant que tu aies perdu tes parents… »

À moins que ce ne soit l’inverse.

la fillette a brisé net le cours de mes mauvaises pensées. Elle a prononcé d’une traite :

« Attendons que la lune se lève et nous retrouverons le chemin de la maison…  »

J’ai marqué une pause, haussé un sourcil.

« Comment? Tu peux répéter?»

« Ben… on devrait peut-être attendre que la lune se lève..» a-t-elle bredouillé.

Une image intérieure s’est alors formée, celle de mon fils en train de s’endormir tandis que je lisais doucement sous la lueur d’une lampe de chevet.

Elle venait de réciter, avec un naturel déconcertant, une réplique tirée d’un conte des frères Grimm.

« Alors là… tu m’en bouches un coin! me suis-je exclamée. Aurions-nous les même références? J’ai un garçon qui a à peu près ton âge. Je lui raconte souvent cette histoire… »

Je l’avais même rabâchée un nombre incalculable de fois. Mon fils en redemandait. Hansel et Gretel ou l’histoire d’enfants égarés au plus profond des bois par leur horrible marâtre et recueillis dans une étrange maison de pain d’épice, en vérité l’antre d’une sorcière cannibale.

Je me suis un peu radoucie :

« Nous allons plutôt demander à la gentille dame de l’entrée si elle veut bien faire une annonce. Voyons, de quel côté se trouve l’accueil? »

Une hésitation, un doute… J’ai soudain réalisé qu’une ambiance quasi-crépusculaire régnait parmi les allées. Le jour déclinait et les baies vitrées s’assombrissaient de minute en minute.

J’ai marmonné, moitié pour moi-même :

« Ce serait trop leur demander que d’allumer les néons? Ne me dis pas qu’ils font des économies d’énergie… »

Une plaisanterie circulait sur le net à ce sujet : « Mesdames et messieurs, suite à diverses restrictions budgétaires, nous avons éteint la lumière au bout du tunnel… »

Ici, on ne blaguait pas. Quelle folie de supprimer ainsi l’éclairage Pas un lecteur attardé parmi les livres, Pas le froissement d’une page qu’on tourne. Rien. Je me suis demandé combien de romans alignés sur les étagères contenaient l’expression « silence de mort »…

Ça m’a prit d’un coup, une sorte de vertige, devant les kilomètres de papier imprimé que la pénombre rendait indéchiffrables. Des milliers de phrases. Millions de mots. Sans compter les motivations obscures qui avaient peut-être initié leur rédaction…

Peut-être aussi que je travaillais excessivement du chapeau. La gamine avait fini par me communiquer son stress. Et ce n’était qu’un début.

Sa main a lâché la mienne. Elle s’est mise à courir malgré mes protestations :

« Attends, ne nous séparons pas… Non! Pas par là…D’accord, tu as gagné, je ne te vois plus. Reviens maintenant! Évitons de jouer à cache-cache, tu veux? »

Peine perdue. Ma protégée s’était envolée. Et un vague pressentiment me susurrait que j’aurais toute les peines du monde à obtenir qu’elle se tienne tranquille.

Il faisait très sombre. Quelle heure était-il? J’ai voulu consulter l’affichage horaire de mon téléphone… Et merde! Plus de batteries!

J’ai poussé un profond soupir. Résumé de la situation : Le sort me confiait la charge d’une gosse ingérable, la nuit et le silence avaient envahi le bâtiment et tout signe de présence humaine s’était volatilisé. Je ne me souvenais pourtant d’aucun communiqué stipulant l’extinction des feux.

« Reviens, ai-je appelé, nous devons trouver un gardien… C’est ta voix que j’entends? À qui parles-tu? »

Je percevais clairement les bribes d’un dialogue :

« Qu’est-ce que tu fais? » disait-on.

Réponse :

« Je dessine un rond… »

Un rond?  Des paroles confuses mais le second timbre se distinguait avec netteté  du premier. Chacun présentait des accents juvéniles :  deux gosses pour le prix d’un, j’en aurais mis ma main au feu! À en juger par la provenance des sons, les compères ne se tenaient pas à plus de cinquante centimètres, de l’autre côté du rayonnage.

J’ai progressé le long de la cloison sans cesser de tendre l’oreille. Les bavardages s’étaient tus. Pendant un instant, je n’ai distingué que le bruit de mon propre souffle. J’ai atteint le segment voisin et découvert la fillette agenouillée près d’un jeune garçon. Elle m’a jeté un bref regard avant de ramener ses yeux vers le sol où s’affairaient les doigts agiles de son camarade.

À cette distance, dans l’obscurité, je ne parvenais pas à discerner ce qu’ils fabriquaient exactement. J’ai mené une approche feutrée. Le garçon ébauchait un cercle en alignant de petits cailloux blancs. Un profil buté, des cheveux blonds. Je me suis attardée sur le dessin des pommettes que l’ombre épousait avec délicatesse.

Les enfants se ressemblaient beaucoup.

Une question évidente m’a traversé l’esprit :

« Vous êtes frère et sœur? »

J’ai acté l’absence de réaction et continué :

« Où sont vos parents? »

« On dirait qu’ils nous ont abandonnés », a dit le garçon sans lever la tête.

« Nous sommes perdus dans la forêt », a précisé la fillette.

De quoi perdre patience.

« Stop! Ne me prenez pas pour une idiote! Moi aussi, je connais les contes de Grimm sur le bout des doigts, et tout particulièrement Hansel et Gretel. Nous sommes d’accord, c’est une super histoire, mais là, on ne joue plus. Vous ne remarquez rien d’inhabituel? La bibliothèque… Bon sang! Elle est fermée et ils nous ont oubliés à l’intérieur! »

je n’osais même pas imaginer l’angoisse de mon mari si je ne rentrais pas, contrainte de passer la nuit dans une bâtisse cadenassée.

Quant à ces deux là, comment expliquer que personne ne se soit inquiété de leur disparition?

«  Répondez-moi : Où sont vos parents? »

Je comptais pour du beurre. Le garçonnet a ramassé les cailloux qu’il a fourrés dans sa poche. Il s’est redressé. Son regard a glissé sur moi comme si je n’existais pas, puis quelque chose a capté son attention. La minute d’après, il s’élançait droit devant, sa sœur sur les talons.

« On ne court pas dans la… » ai-je commencé.

Un pur réflexe de ma part. Je n’étais pas leur mère.

J’ai fermé les yeux. Mon instinct me conseillait de rejoindre la sortie. Si je trouvais porte close, il me restait l’espoir de dénicher un téléphone à l’accueil. Mais je n’avais aucune idée de la direction à prendre. Je la connaissais pourtant par cœur cette petite bibliothèque de quartier! Étrange sensation. Je ne savais plus du tout.

J’ai avancé presque à tâtons, longé d’interminables rangés d’ouvrages sans parvenir à trouver mes repères. Et un tournant à droite, deux sur la gauche, un cul de sac… Pourquoi l’obscurité paraissait-elle si dense? Pourquoi tant de rayonnages et de mots définitifs?

« Pourquoi? » ai-je mentalement parodié en pensant au ton pleurnichard, insupportable, de la fillette lors de nos premiers échanges. Et j’ai aussitôt senti monter des larmes.

« Où êtes vous, les enfants? S’il s’agit d’une blague, elle n’est pas drôle… »

Mais non, seul mon cerveau me jouait des tours, désorienté par les ténèbres. Des rires ont résonné à proximité…

« Je vous entends mais je ne vous vois pas », ai-je commenté.

Trois secondes se sont écoulées et de nouveaux éclats me sont parvenus : une sonorité lointaine cette fois, aux antipodes de l’endroit où le chahut initial avait retenti. Comme si on pouvait parcourir quarante mètres en trois secondes!

« Revenez ou vous allez vous perdre… pour de vrai… »

Le rire s’est éteint. J’ai hésité avant d’ajouter :

« Et nous savons ce qui attend les enfants perdus… c’est écrit… »

Les enfants perdus se dirigent toujours vers la maison d’une sorcière, inexorablement, fut-elle en pain d’épice. Tout était écrit ici, dans la forêt des mots définitifs et des motivations obscures… un terrain de jeu idéal à condition de trouver la sortie, un jour.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation au concours de l’agenda ironique d’avril sur le thème du quiproquo, organisé par le blog de leodamgan

Le récit a un peu dérivé en cours d’écriture mais je pense être restée dans le thème car les protagonistes évoluent sur des plans trop différents pour se comprendre. Par contre, c’est beaucoup trop long. Comme j’avais commencé, j’ai eu à cœur de terminer cette histoire et je ne voyais pas comment la développer en moins de mots. Je ne sais pas si leodamgan la jugera recevable…

Comment j’ai appris à danser

« Un épisode marquant de ma vie? Je réfléchis… Deux coups de foudre dans une même nuit, c’est assez marquant? Faites-moi confiance, je ne suis pas prête de les oublier. J’avais quoi? Une vingtaine d’années, à peine. Un âge où le cœur fait boum… Je préfère cependant vous prévenir : Ceci n’est pas une histoire d’amour, plutôt un drame. Des gens sont morts.

L’autre a accusé un mouvement de recul.

– Morts??!!!

– Oui, l’orchestre. Ce soir-là, l’orchestre est parti en fumé. Les musiciens jouaient sur l’eau. Une barge servait d’estrade…

– Drôle d’installation… J’espère qu’il s’agissait d’une barge en dur!

– Dans mon souvenir, les choses se passent ainsi. Je continue? Bien… On avait dressé des tentes et des lampions partout sur la rive où se déroulaient les festivités. Je ne savais pas très bien qui les organisait. J’accompagnais Murielle, ma sœur de bringue à l’époque. Murielle possédait de nombreux talents. Elle charmait par une conversation facile, et je ne parle même pas de son œil, toujours aux aguets.

« Peu après notre arrivée, elle est venue se coller tout contre mon oreille. Avec des airs de conspiratrice, elle a chuchoté quatre mots : Tu as une touche…

« J’ai tourné la tête d’une manière si brusque que j’aurais voulu me donner des claques. Accoudé à la buvette, un type m’observait. Pas n’importe quel type. J’avais déjà repéré sa longue silhouette déambulant parmi les badauds. Nos regards se sont croisés et j’ai piqué un fard… bénie soit la lumière amortie des lampions!

« L’inconnu s’est avancé vers moi. Une expression un peu désabusée flottait sur son visage. Il avait des yeux très sombres. J’avoue un faible pour les grands bruns. J’ai pensé : C’est parti, ma fille, tu as intérêt à assurer!

« Nous avons pris un verre, puis un second verre. L’alcool m’a beaucoup aidée. Je riais, je parlais et buvais encore. Il était tellement beau! La beauté qu’on ne prête qu’au diable. L’orchestre s’est mis à jouer et nous avons dansé.

« Ne vous laissez pas abuser par l’apparente banalité de cette bluette. Peut-être trouverez-vous le détail anodin mais m’inciter à guincher relevait alors de l’exploit! J’ai bien failli me dégonfler. Le charme qu’il exerçait sur moi, mon propre désir de plaire, rien n’y faisait. Il était impensable que j’entre en piste. Non merci, je ne danse pas. J’ai mal au petit orteil gauche... Un embarras que je traînais depuis les fins fonds de la puberté. One more night de Phil Collins, Vous vous rappelez? À quatorze ou quinze ans, dès que résonnaient les premières notes de piano, je me planquais dans un coin. Je devenais invisible aux attentions du monde et surtout des garçons. Les garçons ont des pieds encombrants. Tu chausses du combien? Quarante trois, quarante quatre? Comment ne pas écraser de pareils bateaux?

« Je ne vais pas vous apprendre les mœurs adolescentes. On se bécote, on se pelote. On se roule des pelles. Cela finit toujours par arriver, même à la plus timide des filles. Par contre embrasser sur un slow… Foutus complexes! J’avais dû rater une étape essentielle.

« Quand ses lèvres touchèrent les miennes, il y eu un claquement sec, une décharge d’électricité statique. J’ai sursauté, j’allais perdre mes moyens… vite, une plaisanterie, quelque chose à dire, n’importe quoi… Le néant total!

« J’ai ouvert puis refermé la bouche sans émettre le moindre son. À la place, j’ai saisi la main qu’il me tendait.

« Pour la première fois de ma vie, je me suis abandonnée au rythme de la musique. Je n’ai aucune idée de ce que nous avons dansé, mais, dans les bras de cet inconnu, j’enchaînais les pas à la perfection. Une habileté troublante pour celle qui ne gambille jamais. Mes jambes m’obéissaient-elles encore? Et ma tête? Qu’est-ce qui a germé dans ma tête à ce moment?

« Le vent s’était levé. Les lampions ont valdingué sur le ciel nocturne. La toile de tente claquait frénétiquement. On aurait cru à des ailes gigantesques. J’étais grisée comme une fillette. Comme à l’âge où je jouais en solitaire avec le vent, celui qu’on nomme Autan. Une image s’est précisée. J’avais dénoué ma tresse, perdu mes barrettes. J’allais me faire gronder. Quelle importance? Je voulais sentir. Oui, sentir le souffle dans mes cheveux. L’air gonflait ma petite robe à fleurs et j’essayais de m’envoler. Virevoltant parmi les herbes hautes, je fredonnais une drôle de comptine : sept soleils et sept lunes, sept planètes y compris la poule. Puis le coq qui chantera au jugement dernier…

« Là où j’ai grandi, les gens se méfient de l’Autan. Ses rafales sont bruyantes et tièdes. Elles provoquent des fausses couches, perturbent le sommeil, colportent toutes sortes d’idées fantasques. Quand l’Autan souffle, dit-on, les fous dansent à Albi.

« Les couples tournoyaient autours de nous. Moi, je voulais arrêter, reprendre un peu ma respiration. J’avais les jambes en coton. Hélas, je ne contrôlais plus rien. Mes pieds ne tenaient pas en place. Impossible de les immobiliser. Mes yeux sont restés rivés aux siens, avec la fascination d’un oiseau pour un serpent. Ça et une petite voix intérieure qui fredonnait : Le coq peut bien chanter et le monde s’effondrer, pourvu que nous dansions jusqu’à ce que nos chaussures tombent en cendre.

« Croyez-le ou non, on n’invoque pas le jugement dernier sans conséquence. Ce dont je me souviens ensuite? D’un flash de lumière, d’une déflagration assourdissante. Tout est devenu blanc. Des visages interdits, des yeux agrandis par la stupeur… moi-même, j’étais pétrifiée. J’ai entendu un cri, et, dans le bruit et la fureur, j’ai réalisé que j’avais crié. La foudre avait frappé. La barge, avec l’orchestre à son bord, s’est embrasée avant de couler dans les eaux sombres du lac. »

J’achevais mon récit en observant quelques secondes de silence. Un récit est toujours perfectible, mais j’avais déjà bien rodé celui-ci. J’ai lu une expression consternée sur le visage de l’individu qui me collait aux basques depuis un bon moment. J’étais ravie de mon effet.

– Elle est bizarre ton histoire, a-t-il commenté. Si nous avions quinze ans, un feu de camp, je ne dis pas…

– Vous demandiez à connaître un épisode marquant de ma vie? Hé bien voilà, vous êtes servi!

– Je voulais dire… C’est vrai tout ce que tu racontes? Ça s’est réellement produit?

– Vous en doutez?

L’individu a haussé des épaules.

– Et le beau ténébreux de service… Que lui est-il arrivé?

J’ai souri de toutes mes dents.

– Je l’ai épousé.

– Ah bon, tu es mariée…

J’ai  acquiescé. D’accord, j’aurais pu commencer par là. N’empêche, quel public! Après cette gigue endiablée, il ne savait plus sur quel pied danser. J’ai respecté l’usage : salué mon unique spectateur et filé sans attendre de rappel.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Le bureau des Coquelicots

03 14 15 92 65 35… Je me suis aperçue que le numéro de téléphone comptait trop de chiffres quand une voix a répondu :

« Bureau d’Anna Coquelicot, j’écoute… »

– Co… Comment? Mais c’est moi, Anna Coquelicot! Qui êtes-vous?

– Je vous laisse deviner, a rétorqué mon interlocutrice. Un indice : concentrez-vous sur le son de ma voix…

Tentative d’hypnose par téléphone? Non, tu as trop d’imagination… Peut-être une arnaque publicitaire, une mauvaise blague… Bref, plusieurs hypothèses, une seule réponse :

– Trouvez-vous un autre cobaye!

– Vous n’écoutez pas, a-t-on soupiré. Attendez, je vous transfère vers un poste plus approprié.

J’ai entendu un clic, puis une tonalité aiguë… un autre clic… Quelqu’un a dit :

– Allô? J’entends mal. La communication est mauvaise…

Décontenancée, j’ai balbutié :

– Excusez-moi, on vient de basculer l’appel et je…

– Hein, quoi?

– Mais qui êtes-vous à la fin?

– Vous dîtes? Dans les choux du nain?

– Non, bien sûr que non!

Une tonalité plus grave que la précédente a indiqué la fin de la communication. J’ai inspiré un grand coup. Ils n’allaient pas s’en tirer si facilement. À nouveau j’ai composé le 03 14 15 92 65 35.

« Bureau d’Anna Coquelicot, j’écoute… »

– Vous n’avez pas le droit de me traiter ainsi! Qui m’avez-vous passé?

– Le bureau de la Sourde Oreille, Madame. Et j’espère que vous retiendrez la leçon. Voilà ce que ça fait quand on n’écoute pas les gens! Bien, reprenons : Vous vous posez des questions? Bonne nouvelle! Nous pouvons en déduire que votre électroencéphalogramme n’est pas à plat! J’ajouterais que vos interrogations sont le reflet des miennes. Je vous souhaite donc… Crr… bon courage. Et surtout…crr… bzzz…musez-vous bien! nnnnn…

– Allô? J’entends mal. La communication est mauvaise…

– Je répète… crr… Amusez-vous bien! crrsh… bzzz…

La suite est devenue inaudible. Les grésillements m’irritaient le tympan. J’ai éloigné le combiné.

« Crr… bzzz… la quadrature…  bzzzzz… DU cercle… crrrr… crrsh… une BAse…  nnnn… soixante…  crr…  crr.. »

– Hein, quoi? ai-je demandé.

« CrrRSCHOU… bzzz… du… nnnIN…Crr… crr… »

– Vous dîtes? Dans les choux du nain?

« Non, bien sûr que non! »

J’ai aussitôt raccroché. Mon interlocutrice m’avait incitée à tendre l’oreille. Elle semblait parvenue à ses fins. Malgré les parasites, j’avais clairement entendu la réponse. Pire! J’avais reconnu le son de ma propre voix.

La sonnerie a retenti. L’écran affichait : APPEL INCONNU. J’ai laissé sonner un long moment avant de saisir le téléphone.

« Bureau d’Anna Coquelicot, nous avons été coupées… »

Pendant deux secondes, j’ai cessé de respirer. Même timbre, même intonation. Quelqu’un s’adressait à moi en utilisant MA voix, MON nom. J’ai crié :

– Mais enfin, je suis Anna Coquelicot!

– Nous sommes toutes les deux Anna Coquelicot, à une différence près : L’une répond au téléphone quand l’autre écrit… Devine laquelle.

– Dans la mesure ou je me trouve suspendue à cet appareil depuis un bon moment… Qu’êtes-vous en train d’écrire?

« … cet appareil depuis un bon moment… Qu’êtes-vous en train d’écrire? »

– Il y a un écho, ai-je prévenu.

« Il y a un écho… »

– Cela ne m’amuse pas! Je vais raccrocher…

L’autre a repris :

– Désolée, Je relisais mes notes. J’écris chaque mot qui sort de ta bouche avant même que tu le prononces.

– Je vois, vous souffrez d’un complexe de toute puissance. Pour ma part, mon psy me trouve en excellente santé mentale… Alors n’attendez pas que j’avale une histoire pareille!

– Une histoire! Tu l’as dit, bouffie! Il s’agit seulement d’une histoire, rédigée à la première personne du singulier.

– Je ne comprends toujours pas…

– Moi non plus, rien de rien… Souviens-toi : Tes interrogations sont le reflet des miennes.

– Pourquoi ce jeu du chat et de la souris?

– Les besoins du scénario. Je vais devoir interrompre le récit, sous peine de lasser. La boucle est bouclée, n’abusons pas du procédé! Une dernière remarque?

– Oui : les choux du nain, c’est très moyen!

Critique de détail! Trois, deux, un, zéro… sur mon clavier j’ai tapé le mot :

FIN

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co