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Journaux intimes

22 octobre 2021

Avant-hier, j’ai trouvé un journal intime abandonné dans le métro, des mots que je m’apprête à recopier. Qu’est-ce qui nous pousse à raconter nos vies? Voulons-nous mieux nous connaitre nous-même? J’ai commencé à écrire après une dépression. Quand j’y repense, je me dit que l’inquiétude qui traverse le récit de cette jeune femme n’est pas loin de la mienne à l’époque où je suis tombée malade. Voici quelques extraits de son journal :

9 septembre 2017

Depuis quelques jours, quand je me tiens dans la cuisine, je me sens observée, une sensation diffuse, désagréable qui est certainement liée à mon imagination.

J’éprouve beaucoup d’angoisse. J’attends, pour ainsi dire, de savoir ce qu’il faut attendre. Plus tôt, j’ai ouvert mon agenda et découvert écrit de ma main : 11h30, Monsieur Génésis, 53 rue Poucet. Suivait un numéro de téléphone qui commençait par 08. Je suis restée interloquée, me demandant à quel moment j’avais pu prendre ce rendez-vous. Je ne connais aucun monsieur Génésis.

Ma mère a téléphoné. Elle m’invite à diner après-demain.

En ce moment, je vais au travail avec bonheur. Entre collègues, avec les enfants, tout ce passe bien au centre de loisir.

Mélanie et Ahmed sont arrivés chacun avec plus d’une heure de retard à cause, respectivement, d’une fuite d’eau et d’un réveil qui n’a pas sonné.

Pendant ma pause déjeuner, j’ai appelé le numéro de téléphone trouvé dans mon agenda. je suis tombée sur une boite vocale qui disait : « Cabinet de monsieur Génésis, grand mage, médium et désenvouteur. Lit dans les os de poulet. Amour, travail, chance, plumes de pigeon et dix doigts de la mains. »

Je m’interroge encore sur les plumes et les dix doigts.

10 septembre 2017

J’ai reçu, ce matin, une lettre de Sébastien qui m’explique pourquoi il a voulu rompre. Je ne retiens aucune de ses excuses. Il me parle d’une conversation que nous avons eu au restaurant. Il déforme complètement mes paroles. J’ai senti mon cœur se paralyser pendant que je lisait. Je n’ai pas à supporter ça! J’ai froissé et jeté ce monceau d’hypocrisies à la poubelle. Je lui en veux, c’est tout.

Je me suis confié à Mélanie. Je lui ai raconté que je souffrais toujours de ma rupture avec Sébastien. De son côté, elle m’a enfin révélé la nature de la relation qu’elle a entretenu avec notre directeur – relation qui fait encore jaser tout le monde. « Il a dix enfants, tous de femmes différentes, a-t-elle lâché. Je l’ai quitté pour de bon. »

Cette conversation et la date à laquelle j’écris, me font de nouveau m’interroger sur le nombre dix et les dix doigts de la main? Quelle genre de main compte autant d’appendices? Que signifie ce message?

11 septembre 2017

Le message au dix doigts ne quitte plus mon esprit comme si une présence maléfique s’était attachée à moi. Je me crève les yeux à lire l’adresse de monsieur Génésis, essayant de détecter une maladresse qui laisserait penser que cette écriture n’est pas la mienne. Ai-je souffert d’un trou noir pour oublier que j’avais pris l’adresse d’un médium? Je ne crois pas à la voyance. Ce genre de personnages est le dernier que j’ai envie de fréquenter. Ou bien aurait-on subtilisé mon agenda afin de me faire une mauvaise blague? hypothèse tout aussi inquiétante.

12 septembre 2017

Tandis que je remplissait la bouilloire pour mon thé du matin, j’ai eu l’impression que quelqu’un regardait par dessus mon épaule. Je me suis retournée en hurlant. Par la porte vitrée, j’ai cru apercevoir une silhouette. Après une longue hésitation, j’ai avancé vers le couloir et réalisé que j’avais confondu le porte-manteau avec un supposé visiteur. Je me suis sentie vraiment stupide.

Chez maman, j’ai mangé ma cuisse de poulet avec les doigts. Tandis que mes dents arrachaient un bout de chair, j’ai pensé au grand mage médium qui lit l’avenir dans les os de poulet. Je me suis imaginé la scène. Un rire est monté dans ma gorge et j’ai manqué de m’étouffer.

13 septembre 2017

Au travail, on m’a dit que j’avais mauvaise mine. Je me suis sentie comme prise en faute. J’ai balbutié quelque chose sur mon état de santé, que je me sentais barbouillée.

Je n’ai pas envie de parler.

14 septembre 2017

Le chiffre dix n’arrête pas de revenir. Pire : je crois que l’on s’est introduit chez moi.

En ouvrant le placard à provision, j’ai trouvé dix boites d’allumettes, alignées de manière méthodique sur le rebord de l’étagère. Je suis resté plantée là, incapable de faire un geste pendant que la panique montait en moi. Je ne range même pas les allumette à cet endroit. J’ai appelé ma mère. je lui ai dit que quelqu’un avait probablement forcé ma porte. Elle m’a dit de me calmer – typiquement ma mère. Je lui ai presque raccroché au nez. J’ai ensuite prévenu le centre de loisir que je me sentais malade et je me suis rendu au commissariat pour déposer une main-courante. J’ai attendu sur un siège inconfortable coincée entre un monsieur noir habillé d’une veste à carreaux et une jeune fille aux cheveux teints en rouge. Un homme menotté et escorté est passé devant nous. La policière qui a pris ma déposition a eu l’air de rire de mon histoire. En sortant j’ai éprouvé le besoin de marcher. J’ai poussé jusqu’à la librairie. Mon regard est tombé sur un livre qui n’avait rien à faire parmi les nouveautés : Dix Petits Nègres d’Agatha Christie. J’ai couru hors de la librairie et j’ai seulement repris mon souffle sur le trottoir d’en face.

Je me suis relevé pour écrire car je fais des cauchemars. J’ai rêvé que je me tenais dans une poelle à frire. Le fond était brulant. Un nuage sombre et dense s’était formé au centre. Il dissimulait un secret très noir. On m’interdisait d’aller y voir et j’étais terrifiée, puis, brusquement, je me suis retrouvée dans ma chambre d’enfance avec des oiseaux morts sur le balcon.

15 septembre 2017

La nuit a été difficile.

J’ai essayé quatre fois d’appeler le numéro de monsieur Génésis. À chaque fois, je suis tombée sur le même message de cinglé.

J’ai peur. J’attends de savoir ce qu’il faut attendre.

Le journal s’achève par ces mots. J’avoue que découvrir les secrets d’une inconnue, se glisser dans sa vie, m’a donné quelques frissons. Qu’est devenue cette femme? Comment ne pas s’inquiéter pour elle? Je me sens secouée à l’idée que je l’ai peut-être un jour croisée dans la rue sans me douter de ce qu’elle vivait. Était-elle en train de sombrer dans la folie?

Comme par un fait étrange, j’ai trouvé ces pages sur le siège d’une station de la ligne 10 du métro.

Ce texte est ma participation à L’Agenda Ironique d’octobre où l’on doit plancher sur la genèse. Ce mois-ci, le jeu est organisé par Carnets Paresseux.

J’avoue écrire dans des conditions particulières. Ceci n’est qu’un petit blog, mais j’y tiens. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, j’ai été victime d’une logique sectaire. On m’a fait chanter. On a promis de détruire mon travail. Je suis tombée très malade.

Mon ordinateur a été piraté ainsi que mes brouillons. La menace que j’ai reçu est la suivante : cette nouvelle a déjà était publiée sur le net et tout le monde pensera que ce n’est pas toi qui écrit.

Si « Journaux intimes », ou seulement son scénario, a déjà vu le jour ailleurs, j’aimerais savoir où.

J’ai le brouillon disponible à la demande.

Autant dire que je suis catastrophée par ce qui m’arrive. Voici un blog (https://kristina-mindszenti.blogspot.com/), qui en dit peu, sur les pressions que je subits.

 La véritable apocalypse consiste à laisser éclater au grand jour ce que sont les manipulations des missionnés, prétendus saints catholiques. Ces articles( Juda, La bête) peuvent éventuellement passer pour une forme de révélation mais dire que l’apocalypse tient à la perte et la diffamation sur le net d’une simple femme tient d’une logique parfaitement sectaire.

J’ai été trompée, vous avez été trompés.

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Un été à Sumer

L’été a rendu l’âme. Je jette un coup d’œil par la fenêtre. Toujours la même frange d’arbres aux branches nus qui hachent l’horizon. Depuis quelques jours le ciel a viré au blanc. J’essaye de me souvenir de nos lettres. Nous avions peur, nous étions excités : 2012, nous parlions de déluge sumérien, de fin du monde. Et puis, comme une blague, le monde a continué de tourner.

Je me souviens de toi, de nos mots têtus. Pourquoi ces disputes?

Nous avions fermé tous les volets pour empêcher à la chaleur de rentrer dans la maison. Nous évoluions dans une pénombre silencieuse. L’ombre dans laquelle nous nous réfugions ressemblait à celle d’une histoire trop lourde. Nous avions menti sur nos passés mais nous nous étions dit tous nos secrets : le tilleul, la menthe, les odeurs entêtantes, des enfances passées au fond du jardin.

Nous nous sommes aimé dans un langage secret, sacré, un langage saccagé. bref, une histoire qui se répète des sumériens aux égyptiens, entre cow-boys et indiens. Qu’est-ce qui sépare les êtres?

À force de regarder ces hachures sur ciel blanc, je suis prise de nausées. Je voudrais que quelque chose se passe. Je me souviens de tes mots en anglais.

« Why? » as-tu demandé.

J’ai examiné les vilains détails : les cachoteries, les chamailleries et les blessures, sans trouver de réponse. J’ai eu l’impression qu’on m’arrachait le cœur.

 » Nous n’y pouvons rien. »ai-je seulement répliqué.

Si l’été est fini, notre summer est submergé. Et le monde tourne, tourne et tourne encore.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Le lac

-Te souviens-tu du lac?

– Vaguement… tout autour la nature était sauvage, un endroit semblable à celui-ci… Nous étions sœurs, alors. Tu t’appelais Flore et moi Mélie.

L’autre approuve d’un mouvement de tête.

La barque dérive sur l’eau calme, ridant à peine la surface. Paupières closes, Flore offre son visage au soleil tandis que sa sœur scrute le rivage où poussent des saules en rangs serrés.

– Oui! Semblable à s’y méprendre! continue Mélie. Les détails me reviennent peu à peu : La berge, les carpes et les gardons, les reflets turquoises par jour de beau temps…

Elle se penche par dessus-bord, trempe le bout de ses doigts. Une ombre effilée ondule dans les profondeurs et passe sous l’embarcation.

– Que faisons-nous ici? demande Mélie en se redressant.

Flore  saisit ses deux mains, les  presse entre les siennes.

– Flore…  Tu parais bien grave, tout à coup…

– Nous avions fait une promesse au bord de ce lac…

Mélie dévisage sa sœur avant de détourner légèrement la tête. Elle considère les arbres au loin. Le vent s’est levé, brutalement, et rabat ses longs cheveux contre sa figure. Quand elle revient, son regard brille comme si une fièvre subite s’était emparée d’elle.

– Ne jamais pardonner.

Puis elle empoigne les avirons. Un éclair vient de zébrer le ciel qui a pris la couleur du plomb. Cinq secondes plus tard, un coup de tonnerre éclate.

– Le temps se gâte! Il faut rentrer!

– Non, pas maintenant! proteste Flore. J’ai une dernière question…

– Tu la poseras pendant que je rame!

Les pales fendent le remous, repoussent l’eau vers l’arrière, se dégagent, s’abattent à nouveau…

– Où en sommes-nous, aujourd’hui?

– Je ne sais pas toi… – la rameuse reprend son souffle – mais moi, je me sens en colère. Constamment en colère. »

À ces mots, le nuage d’orage se densifie en une masse compacte et noire. Le jour devient nuit, une nuit si totale qu’on ne distingue plus l’horizon. Les eaux du lac s’assombrissent, virent à l’encre et se fondent dans l’obscurité.

Un soupir.

– Nous en sommes donc au même point. Moi aussi, je cherche la lumière. Siècles après siècles répéterons-nous toujours la même erreur? Ne trouverons-nous jamais la paix?

Elles se taisent, chacune repliée dans son coin de silence et d’ombre, jusqu’au moment où Mélie pousse un cri :

– Là-haut, regarde!

– Quoi là-haut?

– Et bien, lève le nez… la-haut… une étoile!

– Attends une minute… oui… je… je la vois! Si lointaine…

Les sœurs accueillent le scintillement comme d’autres respireraient une grande bouffée d’air pur. Leurs poitrines se soulèvent, traversées par une sensation de fraîcheur. Elles restent là à contempler l’étoile, à savourer sa faible lueur.

Parfois, en songe, les âmes se parlent. Elles discutent de leurs incarnations présentes et passées. Heureuses qui parmi elles trouvent enfin la lumière.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Fugue en chèvre majeure

La reproduction d’une carte ancienne est punaisée face à mon lit. J’ai longuement détaillé cette étrange représensation du monde. Elle est composée d’un océan où vogue une goélette, d’un  littoral marqué de noms exotiques, de montagnes et de villes improbables… carte poétique qui invite à changer d’air, partir à l’aventure… Florac est-elle une ville improbable? En tous cas, j’ai moi aussi rêvé de montagnes. Le rêve a tourné dans ma tête jusque à ce que je réalise qu’il s’agissait d’un véritable besoin. J’ai alors pris un train. Destination? La ferme de mon beau-frère. Celui-ci habite en Lozère.

Mon regard passe de la carte à la fenêtre. Avec l’automne, les arbres qui couvrent les massifs composent de somptueux tapis rouges et jaunes. Tout en haut se dressent des escarpements rocheux. En contre-bas, chèvres et moutons broutent dans un même pré. Mon beau-frère raconte souvent des anecdotes au sujet de ses animaux. Hier soir, il a réussi à me tenir en haleine avec l’histoire d’une chèvre qui avait fugué.

« Je l’avais nommée Cruchette parce que je la considérais plus stupide que ses camarades. Quelle erreur! a-t-il précisé au début de son récit. Je l’ai cherché tout l’hiver, sans résultat. Je croyais ne jamais la revoir. Et puis un matin de printemps, la voici qui débarque à la ferme, resplendissante de santé. Tu imagines? Il avait neigé, gelé, et elle s’en était sorti sans fourrage ni soin! Elle semblait même avoir grossi. »

J’ai rigolé :

« Tu bichonnes tes bêtes toute l’année mais celle qui affronte le froid seule se porte mieux que les copines! »

Mon beau-frère a hoché du menton, pensif.

« Son poil avait changé. Il était devenu plus sombre, plus épais. Elle était belle… Dès le premier jour, deux chèvres du troupeau ont essayé de l’attaquer à coups de cornes, par en dessous… ces sales bêtes visent toujours les mamelles. Cruchette s’est défendue et a pris le dessus… »

« Une force de la nature, dis-moi, pleine d’aplomb… »

« Elle en manifestait même un peu trop à mon goût, de l’aplomb! J’ai commencé à m’inquièter en la trouvant perchée sur un gros rocher. Cruchette bêlait sans relâche… »

Marquant une pause, il a sorti un paquet de tabac de sa poche.

« N’est-ce pas une attitude normale pour une biquette? »l’ai-je relancé.

Mon beau-frère a glissé une cigarette entre ces lèvres et posé une main sur son cœur, jurant que, de mémoire d’éleveur, il n’avait encore jamais vu le cas d’un animal dont les cris perturbent à ce point ses congénères. Il avait voulu rassembler les autres chèvres, en vain. Peu à peu, elles s’étaient massées autours du rocher, en demi-cercle.

« Elles étaient tout ouïe! a-t-il affirmé. Comme pour écouter un discours. »

« Une chèvre syndicaliste! me suis-je exclamé. Ou gourou… »

Le même manège s’était reproduit plusieurs jours d’affilée. Cruchette était juchée sur son promontoire. elle haranguait le troupeau. Quand venait l’heure de parquer les bêtes, mon beau-frère poussait les mères vers la chèvrerie, les petits suivant tout naturellement, mais Cruchette partait dans le sens inverse. Il avait fini par abandonner, la laissait dormir à l’extérieur.

« On aurait pu s’en tenir à ce compromis », a-t-il précisé.

Puis, un soir, les chevreaux avaient adopté un comportement inhabituel. Progressivement, ils s’étaient détachés du troupeau et avaient emboîté le pas de la chèvre rebelle. Mon beau-frère finissait de rentrer les mères. En voyant leur progéniture s’éloigner, ces dernières avaient perdu la tête. Elles bêlaient à qui mieux mieux, luttaient contre mon beau-frère qui essayait de fermer la porte pour les contenir. Pendant ce temps, Cruchette se dirigeait vers la montagne, les chevreaux dans son sillage.

« Je n’ai pas compris comment elle s’était débrouillée pour les attirer, a-t-il avoué. C’était une scène étrange. »

« Cela me fait penser à un conte : Le joueur de flûte de Hamelin… Quand ce dernier charme les enfants de la ville en jouant de son pipeau et les amène à le suivre. Les gosses disparaissent dans la nature, on ne les revoit plus jamais. »

« Je connais… Mais vu les circonstances, crois-moi, je n’ai pas eu le loisir de donner dans la littérature. J’ai dû courir après mes chevreaux… »

« Tu les a récupérés? »

Il a acquiescé.

« Il m’ont fait suer, ces salauds! »

Mon beau-frère a écrasé sa cigarette d’un geste vif avant d’ajouter :

« Concernant Cruchette, tu te doutes que l’histoire s’est mal terminée…  j’ai été cherché mon fusil et j’ai tiré. Au troisième coup, je l’ai eu. Dans la carotide. »

« Pauvre bête! me suis-je récrié. Si elle préférait vivre dans la montagne, pourquoi ne l’as-tu pas laissée? »

« Impossible! Elle embarquait les petits avec elle! Que voulais-tu que je fasse? »

Tandis que je songe à cette histoire, mon regard navigue parmi les escarpements rocheux. Ils me font vaguement penser à des piliers de cathédrale. Et toujours le même rêve, le même élan, celui qui m’a poussée quelques mois plus tôt à sauter dans un train pour rejoindre la Lozère. À l’exemple de Cruchette, j’aimerais partir sans bagage, me perdre parmi les arbres et la rocaille… Aurais-je une âme de chèvre sauvage?

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de décembre où l’on doit partir en voyage à partir de l’Atlas Nautique du Monde composé en 1582 par le cartographe Messinin Joan Martines. Ce mois-ci, le jeu est organisé par Carnets Paresseux.

 

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Le masque et l’horloge

Je me suis arrêtée devant la vitrine, l’oeil attiré par un masque africain – dogon pour être précis. Visage stylisé, tout en longueur… cela m’a rappelé mes cours d’antropologie : Chez le peuple Dogon, tailler un masque réclame de multiples précautions. Le sculpteur doit faire des sacrifices pour apaiser les forces vitales de l’arbre dont il aura utilisé le bois. Bref, un procédé extrêmement ésotérique.

J’ai levé les yeux vers l’enseigne. Le mot brocante s’y étalait en lettres irrégulières. La peinture avait légèrement coulé au niveau de la lettre A. Ce manque de professionalisme m’a paru presque aussi prometteur que le masque. Pleine de curiosité, je suis entrée.

La boutique aurait mérité un bon coup de balai. Meubles et bibelots étaient entassés sans souci de leur mise en valeur. J’ai sorti un mouchoir de ma poche, éternué deux fois à cause de la poussière et commencé à flâner au hasard des objets : Ici un bac rempli de livres de poche jaunis… J’ai souri à la lecture du premier titre qui s’offrait à mon regard – OSS 117 : Du lest à l’Est…. Là un chaudron cabossé… J’ai fini par m’agenouiller devant une valise en carton qui contenait de la dentelle.  J’ai farfouillé un moment, relevé la tête, tressailli à la vue d’ une poupée de porcelaine – Il lui manquait un œil. Pauvre bête ai-je pensé. J’ai vite délaissé la figure borgne. Des angelots dodus venaient de capter mon attention. Ils garnissaient le cadre d’une horloge que l’on peut poser sur une table ou une cheminée. L’ ornement était volumineux, doré… J’ai aussitôt songé à ma soeur. Elle collectionne les pendules. Quel serait l’expression de son visage si je lui ramenais un pareil monument en guise de cadeau?

« Monsieur? »ai-je appelé

L’homme derrière le comptoir avait à peine réagi quand j’avais franchi la porte.  Il a sursauté comme si je le réveillais d’un long sommeil. Hochant du menton à mon adresse, il a quitté son siège.

« Je suis intéressée par cette horloge, ai-je expliqué, combien coûte-t-elle? »

« Trois cents euros. »

« Elle fonctionne? »

« Très bien mais il y a la manière de s’en servir. Lorsqu’elle marque midi et qu’elle sonne seize heures il faut savoir qu’il est en réalité quatorze heures. »

« Hum… Et là? Quelle heure est-il? »

« Dix-sept heures trente trois. »

« Un peu tordu, non? »

« Que voulez-vous? Chacun ses maux… Sinon, je peux vous proposer un authentique coucou suisse. »

« Ce n’est pas exactement ce que je recherche… »

« Je fournis les graines avec. »

« Les graines? ai-je répété en riant. Elle est bien bonne! »

L’homme n’a pas esquissé le moindre sourire. Je me suis demandé si le masque Dogon n’était pas hanté par des esprits farceurs qui auraient tourneboulé le cerveau de mon brocanteur. Il faut toujours se méfier de ce genre d’objet.

Je ne voulais offenser personne, ni esprits farceurs ni brocanteur. Avant de repartir les mains vides, j’ai pris grand soin de dire merci.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique d’octobre où il est fait référence au prince de motordu, excellent livre pour enfant. Pour cause d’Halloween, fête des morts et que sais-je d’autre, il est aussi question de mots imposés : balai, masque, chaudron. Ce mois-ci, le jeu est organisé par le blog Entre les Lignes.

 

Une personne de confiance

1

La chambre est déjà plongée dans la pénombre, rideaux tirés. Luca se glisse sous la couette. Il attire Géraldine contre lui.

— Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

Géraldine a eu l’air contrariée et absente tout le temps du dîner. Elle fait la moue.

— J’ai envie d’une cigarette.

— Ben voyons… et gâcher sans remords deux mois d’abstinence ?

Elle essaie de se dégager, il la retient.

— Dis-moi, plutôt.

Elle pose la tête sur son épaule et soupire :

— Béatrice est passée, aujourd’hui.

Luca la repousse doucement, prenant appui avec son coude. Géraldine s’étend sur le dos. Elle fixe son regard au plafond.

— Cela ne s’est pas trop mal passé. Nous avons bu du thé, discuté gosses, boulot… Elle m’a demandé si j’exposais toujours mes photos. Je lui ai répondu que non, que j’avais trouvé un job alimentaire et que cela convenait très bien ainsi.

— Et c’est tout ?

— Non, bien sûr, nous avons aussi parlé de Mathias.

Luca attend la suite.

— Parlé, mais pas trop, précise Géraldine.

Elle tourne son visage vers Luca.

— Béatrice n’a pas beaucoup changé depuis deux ans… Grande bourgeoise sous ses airs décontractés… Elle m’a demandé si j’avais reçu le colis. Que voulais-tu que je réponde ? J’ai dit oui. Ensuite, elle m’a raconté comment les choses se sont passées. Au moment de vider l’appartement de Mathias, ils ont trouvé le tableau emballé dans du papier kraft avec mon nom et mon adresse écrits dessus. Béatrice a évidemment pensé que cela m’était destiné. Elle a jeté un coup d’œil sous l’emballage puis l’a refermé. Elle m’a envoyé le colis tel quel… Et moi… moi, je n’ai jamais répondu, jamais fait signe. Je me suis confondue en plates excuses. Fin de l’histoire.

Luca la regarde dans les yeux, comme pour détecter un quelconque mensonge par omission.

— C’était très désagréable, ajoute-t-elle.

Elle ferme les yeux, certaine que Luca continue de l’observer. Toujours avec le même désir inquiet de comprendre, elle laisse remonter ses souvenirs. Elle se revoit dans le métro, en route pour rendre visite à Mathias. Quand elle a franchi la porte de ce dernier, elle a tout de suite remarqué l’immense totem qui trônait en plein milieu de la pièce.

2

Géraldine a poussé un petit sifflement et désigné le totem.

— Pas mal ! J’aime bien la manière dont tu as transformé ces innocents guidons de vélo en paire de cornes belliqueuses !

Mathias a haussé les épaules.

— Je n’y touche plus depuis un moment. Je suis passé à autre chose.

Elle a jeté un regard circulaire à la recherche de cette autre chose. Mathias œuvrait dans l’art brut. Il se servait d’objets de récupération. Son studio débordait de meubles et de jouets cassés, de bidons, de pièces de vélo, d’outils ainsi que de récipients en tout genre maculés des substances les plus diverses.

À la suite de son ami, Géraldine a zigzagué entre un amas de planches et plusieurs piles de vieux journaux. Elle a remarqué au passage une plaque d’immatriculation bizarrement tordue, dressée sur un socle de fortune. La tôle était barbouillée d’une écriture imaginaire qui occultait avec rage les références administratives.

— Intéressant, a-t-elle prononcé.

Elle a fait un pas de côté, mais Mathias l’a saisie par le bras et a attiré son attention vers une planche sur tréteaux. Le dispositif bloquait l’ouverture de la fenêtre – détail mineur puisque l’occupant des lieux n’aérait jamais. Une odeur puissante, âcre, imprégnait l’appartement : mélange de poussière et de produits chimiques qui, de la résine aux solvants, étaient à peu près tous censés détruire les neurones et filer le cancer. Trois panneaux de petite taille reposaient à plat sur la table. Géraldine a approuvé en hochant de la tête.

— C’est inhabituel, tu m’as accoutumée à plus de volume.

— J’ai utilisé des chutes de contre-plaqué, a précisé Mathias.

Des lambeaux de tissu et de papier journal adhéraient au bois, s’enchevêtraient selon un agencement complexe.

— Tu as fixé les éléments avec de la résine ?

Il a acquiescé.

— C’est sec ? a-t-elle encore demandé.

— Sec mais fragile.

Du bout de l’index, elle a caressé la surface inégale.

— Il ne manque pas grand-chose…

— J’ai passé la nuit à travailler sur ce triptyque… D’ailleurs, les voisins se sont plaints. La voisine, cette salope, elle a punaisé un mot sur ma porte.

— Un mot qui disait quoi ?

— De ne pas donner des coups de marteau à trois heures du matin.

— Si tu l’as empêchée de dormir, je peux comprendre…

— D’abord, je n’ai pas utilisé de marteau, ensuite, elle n’arrête pas de me chercher des noises. Elle voudrait que je quitte l’appartement. En ce moment c’est chaud pour moi dans l’immeuble.

Géraldine redoutait la suite. Mathias avait un passé psychiatrique chargé. Aucun des médicaments qu’il prenait quotidiennement n’était venu à bout de ses crises de paranoïa. À contrecœur, elle a demandé :

— Chaud comment ?

Les lèvres de Mathias ont formé un rictus amer.

— On s’est introduit chez moi.

Géraldine a fait « Ah ». Mathias a poursuivi :

— Hier, j’étais sorti acheter des bières et, en rentrant, j’ai vu qu’on avait fouillé. Et maintenant, ils punaisent des menaces sur ma porte !

— Tu as recommencé à picoler ?

— Seulement une bière de temps en temps… Tu crois que je délire ?

— Hum… Asseyons-nous pour discuter calmement, a proposé Géraldine.

Ils ont contourné le totem et rejoint le canapé-lit au fond du studio. Géraldine s’est éclairci la gorge.

— Comment te dire, Mathias ? Tu m’inquiètes…

— Tu crois vraiment que je délire ?

— Oui.

— Tu ne connais pas mes voisins…

— Non, mais…

— Ils sont tordus ! a-t-il explosé. Aussi tordus que ma famille. Je les dérange ! Pour eux, je ne suis qu’un pauvre cinglé, un malade mental, qui devrait végéter toute sa vie sous médicaments.

Il a secoué la tête.

— J’irai jusqu’au bout !

— Mais enfin, jusqu’au bout de quoi !?

— De mon travail… de ce triptyque… de…

Mathias a tressailli comme si l’idée de ne pas achever son œuvre lui causait une douleur dans tout le corps. Géraldine a hésité à lui toucher le bras, mais elle a senti qu’il ne supporterait pas un contact physique. À la place, elle a posé sa main sur sa propre bouche en un geste médusé.

— J’irai jusqu’au bout, a répété Mathias. Je voudrais te demander un service. Tu es la seule personne en qui j’ai vraiment confiance. Je souhaiterais que tu gardes le triptyque chez toi quand je l’aurai terminé. J’ai peur qu’ils pénètrent à nouveau ici pour saccager mon travail. C’est très important. J’ai reçu des signes. Il se passe des choses bizarres… Tiens, il suffit d’en parler pour que ça recommence…

D’un mouvement de la tête, Matthias a indiqué un petit réveil-matin désuet en plastique rouge. L’objet reposait sur une pile de livres au pied du canapé. Pas d’affichage numérique, l’heure était indiquée par des aiguilles dont le mécanisme semblait complètement détraqué. La grande aiguille demeurait statique tandis que la petite parcourait le cadran de manière erratique.

— Surveille bien le mouvement, a dit Mathias.

Géraldine s’est penchée, moins pour obtempérer qu’attirée par le reflet argenté des aiguilles.

— Un demi-tour de cadran, deux sursauts, encore un demi-tour… décrivait Mathias.

— Tu disais ? Excuse-moi… j’écoutais à moitié.

— Les mouvements, ça ne te rappelle rien ? Un long, deux courts, un long… c’est un message… en morse !

— Bon sang… a soupiré Géraldine.

— Bon sang quoi ?

— Bon sang, que connais-tu au morse ?

— Un truc de môme.

Géraldine a ouvert puis refermé la bouche, à court d’arguments. Les codes fascinaient Mathias. Ses œuvres fourmillaient de symboles qui n’appartenaient qu’à lui. Un autre domaine où il excellait était celui des mathématiques. Ses aptitudes lui avaient promis un brillant avenir : après avoir obtenu un Bac +8, il avait décroché un travail dans le milieu de la finance. Pendant des années, il avait jonglé avec les problèmes de probabilités et les calculs statistiques pour le compte d’une grande banque. Cette faste période avait pris fin brutalement.

— Mon cousin traverse une mauvaise passe, avait un jour expliqué Béatrice à Géraldine. Il fait une sorte de dépression nerveuse.

En réalité, Mathias avait explosé en plein vol : une bouffée délirante entre deux algorithmes.

— J’aimerais bien que vous vous mettiez en contact, avait continué Béatrice. Il sort de maison de repos, et, mon Dieu ! Je ne le reconnais pas. Il fabrique à longueur de journée de petites sculptures. Toi qui es photographe, tu pourrais discuter avec lui. Je pense qu’il lui serait profitable d’échanger avec une artiste. Après tout, l’art est une thérapie comme une autre.

Pour faire plaisir à Béatrice, Géraldine avait rencontré Mathias. Elle se demandait souvent quelles relations il avait entretenues avec ses anciens collègues. Son entourage avait-il remarqué des symptômes annonçant les troubles à venir ? Géraldine s’interrogeait aussi sur le lien qui les unissait désormais, elle et lui. La fréquentation de Mathias s’avérait épuisante, mais Géraldine s’employait à encourager sa vocation artistique. Il lui montrait régulièrement ses travaux en cours, demandait son avis. Elle était touchée par l’énergie qu’il déployait à créer, comme si cette capacité à produire représentait la dernière chose qui lui restait au monde.

Mathias a ramassé un carnet qui traînait sur la table basse et l’a feuilleté à la recherche d’espaces vierges. Les pages étaient noircies d’une alternance de traits et de points. Il a prolongé ce chapelet en griffonnant au rythme des fluctuations de la petite aiguille. La tige argentée s’est brusquement stabilisée. Mathias a tendu le carnet si près de la figure de Géraldine qu’elle s’est senti loucher.

— Désolée, je ne lis pas le morse dans le texte, a-t-elle lâché en repoussant la main de Mathias.

Il a souligné un trait encadré de deux points.

— Ici, nous avons un R, le point qui suit représente un E…

— Abrège, s’il te plait.

— Ne le prends pas pour toi, je me contente de traduire : RENTRE CHEZ TOI.

— Mais enfin, cela n’a pas de sens ! Tu es déjà chez toi !

De la pointe de son stylo, il a désigné le réveil-matin.

— Nous allons peut-être avoir des précisions… l’aiguille bouge à nouveau.

— Très bien, admettons, a décidé Géraldine. Donne-moi de quoi écrire. Je vais noter en même temps que toi. Et ensuite, nous comparerons.

Mathias a posé le réveil rouge en évidence sur la table. Les yeux rivés au cadran, ils ont attaqué le relevé des oscillations. Au même instant l’aiguille s’est arrêtée et le téléphone de Géraldine a bourdonné. Elle a réagi à la sonnerie puis à la douleur qui irradiait dans son poignet. Elle a baissé les yeux vers ses notes, saisi la feuille, l’examinant des deux côtés. Il s’était écoulé combien de minutes ? Trois ou quatre ? Comme si on pouvait noircir une page recto-verso en seulement quatre minutes ! Elle se revoyait prendre le stylo, commencer à écrire… Exaspérée, et secrètement inquiète d’avoir ainsi perdu la notion du temps, elle a balancé le stylo en marmonnant :

— Pas trop tôt !

Le téléphone vibrait dans sa poche. Elle a décroché sans même vérifier le numéro.

— Allô ?

— Maman…

— Oui, Simon ?

— Maman… il y a de l’eau qui coule du plafond.

— Comment ?

— Partout, dans la salle de bain…

3

Le couloir était inondé. La salle de bain ressemblait à une piscine. Simon, parfaitement dépassé par la situation, pataugeait dans l’eau. Il essayait de résorber les dégâts avec une éponge aussi détrempée qu’inutile. La nappe d’eau commençait à s’étendre jusqu’au salon, en désordre comme d’habitude. Elle menaçait le cartable abandonné dans un coin depuis la veille, les chaussures que Géraldine n’avait pas rangées après avoir opté pour une autre paire et, plus loin, la rallonge raccordée à la multiprise qui supportait les branchements de l’ordinateur familial. Le dispositif traînait à même le sol. Dans un unique élan, Géraldine a crié à Simon de se réfugier au sec et aligné trois longues enjambées. Elle s’est saisie de la prise qu’elle a posée en hauteur, se servant du siège de l’ordinateur comme d’une étagère improvisée.

— Tout va bien, je suis là, a-t-elle essayé de rassurer son fils.

Simon a hoché du menton. D’une voix plaintive, il a demandé :

— Il est où Papa ?

— Ton père ? Je comptais justement l’appeler…

Luca avait été embauché pour le week-end. Il aidait des amis à déménager. Au téléphone, il a expliqué qu’ils étaient loin, très loin d’avoir achevé le transport des cartons. Une fuite d’eau ? Géraldine pouvait-elle se débrouiller seule ? Oui, elle pouvait.

Au final, Luca est rentré tard et de mauvaise humeur. Il souffrait du dos. Un frigo trop lourd, un escalier trop étroit et crac ! Les bières partagées après l’effort n’avaient en rien anesthésié ses lombaires. À peine arrivé, il a avalé deux Dolipranes. Géraldine aurait probablement dû attendre que l’effet analgésique se propage avant de se lancer dans le récit des aventures de la journée.

— Je n’arrête pas de le répéter : tu laisses tout traîner ! s’est emporté Luca. Et voilà, on a frôlé l’accident !

Géraldine avait passé la fin de l’après-midi à éponger et discuter assurance avec le voisin du dessus — sa machine à laver le linge ayant débordé alors qu’il était sorti faire une course. Elle n’était pas d’humeur à supporter des reproches.

— Personne n’a songé à surélever cette fichue prise, je te signale. Ni toi ni moi !

— N’empêche, tu laisses tout traîner.

— M’aurais-tu épousée pour mes qualités de femme d’intérieur ?

Luca lui a balancé un regard en coin.

— Non, mais j’espérais que tu t’améliorerais avec l’âge.

— Mauvaise pioche !

— Dans la famille Bordélique, je voudrais la mère…

— Et moi, le père… dans la famille Ronchon ! Je te conseille un stage chez Mathias. L’expérience devrait t’aider à relativiser.

— J’oubliais, Mathias… Tu avais prévu de le voir aujourd’hui, non ?

Le chapitre inondation semblait clos. Ravie de changer de sujet, Géraldine a embrayé :

— Un peu que je l’ai vu ! Et il me donne des sueurs froides.

— À ce point ?

— Je ne plaisante pas. Je me demande si je ne devrais pas avertir sa famille ou son médecin. Je sais pourtant qu’il le vivrait comme une trahison… Il croit, entre autres choses, que son réveil-matin lui délivre des communiqués en morse.

Luca a émis un sifflement. Géraldine a vigoureusement acquiescé.

— J’ai gardé la transmission. Je peux te la montrer si tu veux.

Elle est partie chercher son sac où elle avait fourré ses notes avant de quitter Mathias en hâte. Devant la feuille froissée, Luca a froncé les sourcils.

— Ça signifie quelque chose ?

— Nous allons vérifier tout de suite.

Géraldine s’est installée face à l’ordinateur. Des dizaines de sites web proposaient les clefs de l’alphabet morse. Elle a choisi le premier de la liste puis a commencé à transcrire en caractères bâton les lettres qui correspondaient à la succession de signes courts et longs. Elle a vite réalisé que des locutions cohérentes étaient en train de se former. Elle a fini par obtenir un texte sans ponctuation qui se répétait en boucle.

— Alors ? a pressé Luca.

Géraldine n’a pas répondu, lisant, relisant, se crevant les yeux à lire. Luca s’est penché par dessus son épaule. Il a déchiffré à voix haute :

— RENTRE CHEZ TOI OU TU VAS MOURIR VOUS ALLEZ TOUS MOURIR NOYÉS OU ÉLECTROCUTÉS OU LES DEUX RENTRE CHEZ TOI OU TU VAS…

— J’en ai des frissons dans le dos, a murmuré Géraldine tandis que Luca saisissait la feuille et l’examinait avec attention.

— Que s’est-il passé exactement ? a-t-il demandé.

— Je ne sais pas comment l’expliquer, a hésité Géraldine. Il y avait ce réveil-matin détraqué…. l’aiguille qui allait et venait… Nous avons seulement noté les mouvements. J’ai moi-même écrit ce message.

— Mathias aurait-il pu… t’influencer ?

— Influencer ? Comment ? À la manière d’un mentaliste ? Mais enfin, noyade et électrocution d’un côté, inondation et prise électrique de l’autre… La coïncidence est trop énorme ! Comment aurait-il pu savoir ?

— Laisse tomber Mathias pour un moment, d’accord ?

Géraldine a secoué la tête.

— Son cerveau est le théâtre de processus tellement étranges que je l’imagine volontiers capable de prouesses insoupçonnées, mais non, je ne pense pas Mathias susceptible de me jouer un si vilain tour de passe-passe.

Par ailleurs, Géraldine ne pouvait s’empêcher de relier le contenu du message à un incident dont personne, ni elle ni Mathias, n’avait connaissance avant l’appel de Simon. Ces réflexions l’ont occupée la moitié de la nuit. Elle a trouvé le sommeil très tard et dormait encore lorsqu’à six heures du matin, le téléphone a sonné.

— Allô, Géraldine ?

— Mmm… Mathias ? a-t-elle grommelé, encore dans les vapes.

Il paraissait trop survolté pour remarquer l’élocution de Géraldine à la limite du grognement. La sienne était empressée, chaotique.

— Les messages ont continué toute la nuit. C’était de la folie ! Tu sais ce qu’ils disent ?

— Non, Mathias, je ne sais pas. Mais tu vas me raconter.

— Que je dois me méfier de mes voisins. Que je ne dois plus te voir, que je ne dois plus voir personne !

Géraldine a inspiré profondément avant de dire :

— Stop, les choses vont trop loin. Tu dois en parler à quelqu’un.

— Parler à qui ? À un psy ? Toi aussi tu veux me faire enfermer chez les fous ? Pourtant tu as vu le truc de l’aiguille, tu l’as vu comme moi !

La gorge de Géraldine s’est contractée avant de libérer un cri. Elle a crié la première chose qui lui passait par la tête :

— Débarrasse-toi de ce réveil !

— Tu crois que…

— Tout de suite !

Plus tard dans la matinée, puis à deux reprises au cours de l’après-midi, Géraldine a essayé de joindre Mathias, sans succès. Finalement, il a rappelé en début de soirée. Il a juré qu’il avait écouté et réglé son compte au réveil-matin.

— Je l’ai fracassé à coup de marteau. Il ne reste que des miettes. Je me sens soulagé, serein.

— Serein… pour de vrai ?

Un blanc. Géraldine a fini par se demander s’ils n’avaient pas été coupés.

— Allô ?

Mathias a repris en baissant d’un ton :

— Je ne peux pas rester au téléphone. Je dois retourner travailler. Je tiens quelque chose… Merci pour tes conseils. Tu es toujours de bons conseils.

— Tu es sûr que tout va bien ?

— Oui, tout va très bien.

4

— Tu dors ? demande Luca.

— Non.

— Tu penses à quoi ?

— Rien d’important.

— Tu penses à Mathias ?

— Mathias et le jeu des si… Si j’avais compris, si j’avais prévenu Béatrice…

Géraldine soupire et repousse la couette.

— J’ai soif.

Dans la cuisine, elle se sert un verre d’eau qu’elle boit lentement. Les bribes d’un dialogue lui parviennent du salon. Il est encore tôt et Simon regarde un film. Elle entend un homme crier. L’espace d’une seconde, elle a l’impression que ce cri s’adresse à elle, de manière intime, comme un reproche. Elle se reprend aussitôt, se souvenant de la période cauchemardesque où la réalité de Mathias avait contaminé la sienne. Elle s’était alors mise à voir des signes et des messages partout. Elle craignait autant la présence des autres que la solitude.

Géraldine se dirige vers le salon et, depuis l’encadrement de la porte, dit à Simon de ne pas se mettre au lit trop tard. Il acquiesce d’un mouvement de tête sans lâcher l’écran des yeux. Géraldine hésite puis traverse la pièce jusqu’au secrétaire où elle a pris l’habitude de ranger les courriers importants. De dessous une liasse de fiches de paie, elle extrait un paquet rectangulaire et plat. Elle se replie vers la cuisine et défait le papier kraft. Des trois panneaux qui composaient le triptyque, Mathias ne lui en a laissé qu’un. Que sont devenus les deux autres ? Mystère.

Géraldine pose le panneau contre le mur. S’écartant à reculons, elle l’examine d’un œil aiguisé. Une puissante et unique inscription déchire l’océan tourmenté que forme l’enchevêtrement de papier et de tissus. Des éclats de plastique rouge dessinent une ligne vibrante, presque douloureuse. L’œuvre n’est pas signée. En bas, à gauche, on distingue une fine tige argentée, un élément à la fois infime et essentiel dans la composition.

Mathias en avait fini des écritures imaginaires et des symboles ésotériques, aussi séduisants soient-ils. Il avait réduit au silence les bavardages inutiles. Par quel processus créatif dément s’était-il laissé prendre, embarquant Géraldine au passage ? « Tu es toujours de bons conseils » lui avait-il dit avant de sauter du troisième étage de son immeuble. Un suicide ? Une bouffée délirante qui aurait mal tourné ? On pouvait toujours dire qu’il avait su faire bon usage des débris du réveil dont Géraldine lui avait demandé de se débarrasser.

« Imbécile de Mathias ! » songe Géraldine avec rage. Une seconde pensée lui vient : au moins une fois dans sa vie, elle aurait aimé capter avec son appareil photo quelque chose d’aussi fort que cette ligne de faille rougeoyante. Elle chasse cette idée. « Imbécile », préfère-t-elle se répéter. Pauvre imbécile. Cela n’en valait pas la peine.

Elle éteint la lumière et retourne se coucher.

Fleurs et démons

Lucette entre sur la pointe des pieds dans la chambre. Depuis le lit, son mari lui adresse un pâle sourire.

« Enlève ça, implore-t-il, enlève tout de suite! »

Une plume noire traine sur le plancher. Fabrice y voit un mauvais présage. Lucette ne dit rien. Elle obéit, se penche et ramasse la plume qu’elle fourre dans sa poche.

Fabrice est malade. Son psychisme a déraillé subitement. Il voit un cercle de figures sombres, toutes démons, côtoyant des cerisiers en fleur. Il tend la main, essaye en vain de frôler les pétales délicats. Son bras s’abaisse. Il prie pour qu’on le délivre des cauchemars et des rêves, autant des démons que des fleurs. Rendez-moi mon humanité, supplie-t-il, mon humanité prosaïque. Il avale quotidiennement une médication censée stabiliser les schizophrènes. Parfois, il prend trop de cachets. J’irais jusqu’au bout pour qu’on me rende à moi-même, pense-t-il en gobant antipsychotiques sur antidépresseurs, et si j’en meurs, peu importe, je ne peux plus vivre dans cet état. Fabrice s’endort. Lorsqu’il se réveille rien n’a changé.

Pendant ce temps, Lucette travaille, s’occupe de l’administratif, du ménage. Elle a prit un amant, un homme qui la satisfait sexuellement et qui l’embrasse sur le front quand elle se plaint de son époux devenu fou.

Fabrice est-il au courant de cette liaison? S’il l’était, cela lui serait égal, ou presque. Il a perdu la mémoire affective de Lucette. Alité, Il a l’impression de sortir de son corps. Pour l’heure, il vit un improbable exorcisme où des saints sans compassion lui font répéter gloire à Dieu, mort à satan.

Loin de la maison, dans la lambrusque, Lucette a rejoint son amant. D’un geste nerveux, elle chasse un moustique qui rode un peu trop près puis elle plonge la main dans sa poche.

« Voici la nouvelle lubie de mon mari… »

Elle fouille mais la plume semble avoir disparu. Ses doigts saisissent à la place un objet mou et humide. Le couple reste là, à observer la petite grappe de fleurs roses pâle, superbes et fraiches malgré leur séjour dans la poche…

« On croirait que tu viens de les cueillir au cerisier », s’étonne l’amant tandis que  la mémoire de sa compagne résonne des descriptions que Fabrice a fait de ses visions.

Lucette jette la grappe au sol.

« N’en parlons plus. »

« Mais… »

Elle essuie ses mains contre sa robe comme si elles étaient sales avant d’inspirer un grand coup.

« N’en parlons plus, je te dis… »

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de mai où il est question d’y faire ce qu’il nous plait, avec des mots imposés cependant : énergumène, schizophrène, lambrusque, maringouin. Ce mois-ci, l’Agenda est organisé par La Plume Fragile.

Les votes sont chez Laurence Délis.

Et le gagnant de L’Agenda Ironique est…

Quinze textes auront vu le jour sur le thème des épis de pereskia et des fourmis tambocha. J’ai tant apprécié vos propositions qu’il m’a été difficile de n’en choisir que trois.

Et sans plus attendre, J’annonce les résultats :

Ecri’turbulente est la gagnante de l’agenda Ironique d’avril avec un texte plein de piquant : Le cactus et la fourmi

Laurence Delis et La Plume Fragile sont plébiscités pour organiser le prochain Agenda. Comment s’organiseront-ils? Je les laisse décider.

Enfin je décerne le prix du meilleur commentaire, à  chachashire et sa clé confite,  à lire sous l’article intitulé la tanière (commentaires)

Merci encore aux auteurs, aux personnes qui ont voté ou seulement lu les textes proposés.

Agenda Ironique d’avril, les votes

Merci aux participants de l’Agenda d’avril. Sans plus attendre voici la liste des auteurs et des textes :

La Licorne :

Pereskia, déprime et tambocha

Jobougon :

Toute lecture d’une situation dépend de l’angle où le lecteur se place

Ecri’turbulente :

Le cactus et la fourmi

Je ne vous promets pas

Vésanie

Qu’as-tu vu petit homme

Patchcath :

La tante Bocha et le père Eskia

Carnets paresseux :

La course dans le ciel

La parole est aux oiseaux

Andrea Couturet :

L’âme d’Aimé

Laurence Delis :

Au regard de nos manques

victorhugotte :

Voyage

Iotop :

Ses yeux noirs et profonds comme deux puits en prolongement

Anna Coquelicot :

La tanière

chachashire :

Un seul lit trop bas, tu sors !

Et maintenant, place place votes! Quels sont vos textes préférés? Vous avez jusqu’à trois choix.

Qui organisera le prochain Agenda Ironique? Second tour des votes :

Bonne lecture et bons votes!

 

 

Agenda Ironique d’avril

Bienvenue pour l’Agenda du mois!

Commençons tout de suite par un poème d’Aimé Césaire :

Insolites bâtisseurs :
tant pis si la forêt se fane en épis de pereskia
tant pis si l’avancée est celle des fourmis tambocha
tant pis si le drapeau ne se hisse qu’à des hampes
desséchées
tant pis
tant pis si l’eau s’épaissit en latex vénéneux préserve la parole rends fragile l’apparence capte aux décors le secret des racines la résistance ressuscite
autour de quelques fantômes plus vrais que leur allure
insolites bâtisseurs

Maintenant, je vous propose un Agenda Ironique qui traitera  des épis de pereskia et des fourmis tambocha. Connaissez-vous cette faune et cette flore? Sinon cherchez, imaginez, inventez, détournez… Ceci en prose ou en vers.

Les dates? Jusqu’au 25 pour envoyer les textes, vote du 26 au 29 et proclamation des résultats le  30.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois d’avril, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Les textes :

La Licorne : https://filigrane1234.blogspot.com/2019/04/vengeance.html

Jobougom : https://jobougon.wordpress.com/2019/04/06/toute-lecture-dune-situation-depend-de-langle-ou-le-lecteur-se-place/#comment-10815

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/09/le-cactus-et-la-fourmi/

Patchcath : https://patchcath.wordpress.com/2019/04/11/la-tante-bocha-et-le-pere-eskia/

Carnets paresseux : https://carnetsparesseux.wordpress.com/2019/04/12/la-course-dans-le-ciel/comment-page-1/#comment-15928

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/13/je-ne-vous-promets-pas/

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/14/

Andrea Couturet : https://epaisseursansconsistance.com/2019/04/15/lame-daime/

laurence délis : https://palettedexpressions.wordpress.com/2019/04/16/au-regard-de-nos-manques/

victorhugotte : https://victorhugotte.com/2019/04/17/voyage/

iotop : https://ledessousdesmots.wordpress.com/2019/04/18/ses-yeux-noirs-et-profonds-comme-deux-puits-en-prolongement/

Anna Coquelicot : https://annacoquelicotimages.wordpress.com/2019/04/21/la-taniere-2/

Ecri’turbulente :https://ecriturbulente.com/2019/04/20/quas-tu-vu-petit-homme/

chachashirehttps://differencepropre.wordpress.com/2019/04/21/un-seul-lit-trop-bas-tu-sors-ai-avril-19/

Carnets Paresseux : https://wp.me/p3i9co-3Gs

En attendant le bus

 

« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » me suis-je demandé en marquant une halte.

Le lampadaire se dressait, solitaire, au bord de la chaussée. Aucun autre éclairage public ne semblait devoir venir ponctuer cette petite route de campagne, ni avant ni après. J’ai contemplé le halo lumineux chargé d’humidité et manqué de reculer en découvrant la silhouette qui s’y dessinait. En regardant mieux, je me suis un peu apaisée : une femme… une femme seule, comme moi…

Je me suis armée d’un sourire courageux et j’ai approché de quelques pas. La femme avait les cheveux gris. Elle portait un épais manteau de laine brune.

« Bonsoir », l’ai-je saluée.

Elle a répondu d’un petit signe de tête, sans me regarder. J’ai songé que je ferais mieux de poursuivre mon chemin, mais ma curiosité était piquée.

— Vous attendez quelque chose ?

— J’attends le bus, a-t-elle dit.

— Un bus ? Dieu soit loué ! Cela fait plus d’une heure que je marche…

Avec un brin de méfiance, je me suis ravisée :

— Je ne vois pas d’arrêt… et il est bien tard…

Elle a haussé les épaules.

— On l’attend toujours ici, au pied du lampadaire…

— Si vous le dîtes…

Fouillant dans mes poches, j’ai sorti un paquet de Chesterfield que je lui ai tendu :

— Cigarette ?

— Non merci.

Sans transition, elle a ajouté :

— Avant, j’habitais au bord de l’Océan Atlantique. J’aimais bien le bruit des vagues.

J’ai rejeté une bouffée de fumée.

— Ah bon… et maintenant ?

— Maintenant ? J’attends le bus.

— Je voulais dire… vous habitez la région ?

— Je rends visite à ma fille. Cela fait vingt ans qu’on ne s’est plus vues.

— Vingt ans… J’espère que vos retrouvailles se passeront bien… Moi, je reviens de la ville. On devait me raccompagner, mais je me suis fait planter en beauté. J’ai cherché un Uber, voire un taxi… rien trouvé. Bref, me voilà obligée de rentrer par mes propres moyens, à la nuit tombée pour ne rien arranger !

La femme m’a jeté un coup d’œil en coin.

— Je vois.

— Je suis en vacances, ai-je continué. Beau pays ! De l’air pur, des paysages bucoliques… J’ai loué un gîte…

— Je vois, a répété la femme.

Puis :

— Méfiez-vous des chiens. Il y en a beaucoup par ici. J’aime bien le bruit des vagues, mais je déteste quand les chiens aboient.

Je me suis soudain sentie très mal à l’aise. Je l’ai observée, petite et râblée dans son manteau trop grand… J’ai hésité quelques secondes avant de prononcer :

— Vous avez besoin d’aide, madame ?

La femme a de nouveau haussé les épaules.

— Bien, ai-je décidé, je crois que je vais…

Du doigt, j’ai désigné la route :

— … je vais continuer tout droit…

J’ai enfoncé les mains dans mes poches et commencé à marcher, persuadée qu’aucun bus ne passerait jamais. Cette femme était manifestement folle. J’éprouvais un tantinet de culpabilité : avais-je eu raison de la laisser seule ?

Un bruit de moteur a interrompu net le fil de mes réflexions. Je me suis retournée et je n’ai vu aucun véhicule, seulement le lampadaire abandonné. La femme avait disparu.

J’ai mordillé ma lèvre inférieure trois bonnes secondes avant de réaliser que je n’avais plus la moindre envie de traîner dans le coin. J’ai avancé d’un pas rapide, presque en courant. Tout au long du trajet, j’ai essayé de relativiser : le bruit avait été apporté par le vent, la femme était peut-être repartie dans le sens inverse à celui que j’avais emprunté…

Oui, mais qui ?

Qui pouvait bien avoir eu l’idée saugrenue, un jour, d’ériger un lampadaire perdu au milieu d’une route tout aussi paumée ?

À elle seule, cette vision me donne encore des frissons dans le dos.

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de mars où il est question de lampadaire et de mots imposés ( Chesterfield, Atlantique, évocateur, émétique – ce dernier manquant à ma proposition) Ce mois-ci, le jeu est organisé par Le Dessous Des Mots,.

Déjà vécu

Nous l’avions déjà vécu : elle me tendait un bouquet de fleurs fanées que je refusais d’un signe de tête.

« il est à toi », disais-je.

La lumière blanche d’un soleil d’aout irradiait au travers des persiennes. À l’intérieur, il faisait sombre et frais. La cuisine embaumait l’odeur des fruits trop mûrs : quelques pêches et autant de prunes posées sur la table dans un saladier bleu.

D’un geste, elle a insisté, agitant le bouquet sous mon nez. j’ai écarté sa main. Ma poitrine se soulevait en quête d’une respiration salvatrice.

Nous l’avions déjà vécu.

La nuit venait de tomber. En silence, nous nous tenions devant la fenêtre. Nous suivions des yeux le trajet d’une voiture, ne distinguant qu’une lueur jaune dans le lointain. Celle-ci courrait parmi les branches. Elle sortirait bientôt du champs de vision, puis reparaitrait un court instant avant de s’évanouir pour de bon.

« Les souvenirs sont comme un bouquet de fleurs fanés », a-t-elle affirmé.

Elle a souri et m’a dévisagé avec une petite mou désolée.

« Sais-tu quel est le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux? »

À ces mots, j’ai frissonné. L’air m’a soudain semblé froid et humide. Cette chambre empestait l’humidité, les champignons, l’humus. J’avais un goût de terre dans la bouche comme si on m’avait enterré vivant. À nouveau, j’ai cherché mon souffle, frénétiquement. De l’air! qu’on me donne de l’air…

J’en ai aspiré une grande goulée et un flux glacé a envahi mes poumons. J’ai ouvert les yeux. Oui, je l’avais déjà vécu un nombre incalculable de fois : me réveiller ainsi, pieds nus, en pyjama, dans l’allée qui mène à la maison. Je suis somnambule. J’ai frissonné de plus bel. Une fine pellicule de neige recouvrait le sol. Je ne sentais plus mes orteils. Cahin-caha, j’ai remonté l’allée entre deux rangées de buissons blancs. À mi-chemin, j’ai frictionné mes avant-bras, sauté sur place, m’efforçant de reprendre pleinement contact avec la réalité.

Puis j’ai porté ma main gauche à mont front. Je l’ai laissé glisser jusqu’au sommet de mon crâne. La peau paraissait anormalement lisse sous mes doigts…

Elle plaisantait souvent à ce sujet :

« Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux,… »

« La bonne blague! Elle n’est même pas de toi, ai-je bougonné – ou seulement pensé – mais de Groucho Marx. »

Ses lèvres ont exhalé un nuage de buée tandis qu’elle éclatait d’un rire sonore. Était-il triste? Joyeux? portait-elle encore sa robe de mariée? Elle a pressé fort le bouquet contre sa poitrine puis, dans un hoquet douloureux, a relâché son étreinte.

Je me suis éclairci la gorge pour achever la blague :

« … c’est de faire un pas de côté. »

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de février sur le thème du rêve, la proposition devant obligatoirement s’achever par la phrase :  « Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux, c’est de faire un pas de côté. » Ce mois-ci, le jeu est organisé par Ecri’turbulente.

Au fond du jardin

La nuit vient de tomber. L’air embaume la menthe. J’en ai planté un pied et elle s’est répandue dans tout le jardin, jusque sous le tilleul, là où il m’a semblé discerner une ombre.

« Thomas, c’est toi? »

Pas de réponse. Je m’en vais tourner le dos, rentrer à la maison, quand je perçois clairement un mouvement, comme un remous dans l’atmosphère tiède et immobile.

« Thomas? »

Il me suffirait d’aligner quelques pas pour rejoindre le tilleul, vérifier par moi-même mais, soudain, j’ai peur. Je voudrais qu’il réponde.

Thomas », dis quelque chose… »

Un flash blanc illumine l’horizon. Je compte lentement jusqu’à sept puis un grondement se fait entendre. D’un coup, le vent se lève. Une goutte d’eau tiède s’écrase sur mon bras, suivie d’une seconde.

« Rentre,Thomas . L’orage approche. »

Les grillons se sont tus. Une silhouette massive et lente se détache de celle du tronc.

« Réponds, s’il te plait. »

Trop massive.

« Réponds, tu me files les chocottes! »

Trop lente.

Un deuxième roulement de tonnerre éclate. Brusquement une voix s’élève :

« C’est moi, c’est Thomas . »

Je pousse un soupir de soulagement et le rejoins sous l’arbre.

« C’est moi, c’est moi, c’est moi… » répète-t-il.

Il me sert contre lui, je le repousse.

« Rentrons… »

« Pourquoi? »

« L’orage… »

« Il s’éloigne déjà. »

Thomas me caresse la joue. Je lui fais remarquer que ses doigts sont couverts de terre. Il semble hésiter :

« Je cherchais… la bague. Celle que tu as perdue… »

Nous nous asseyons côte à côte. Je laisse ma main errer parmi les herbes et découvre une cavité. celle-ci ne date pas d’aujourd’hui. La terre y est trop sèche.  Thomas a dû farfouiller un peu plus loin. Je me revois en train de creuser, moi aussi, dérangeant au passage un scarabée…  J’ai observé l’insecte un bon moment puis je me suis demandé combien d’autres petites bêtes habitaient le sous-sol. Des centaines, peut-être des milliers… J’éprouvais à leur égard  de la sympathie. J’aurais voulu me confondre avec l’arbre et les accueillir entre nos profondes racines… Quel jour était-ce? Je ne me rappelle plus très bien.

Je perds complètement la notion du temps ces dernières semaines. Cela m’inquiète un peu. Nous avons emménagé il y a six mois, choisissant la maison sur un coup de cœur, mais la somme des travaux en souffrance me déprime. Le toit fuit et l’installation électrique n’est pas aux normes. Nous avons déjà laissé trop de problèmes s’accumuler, passant le plus clair de nos instants à paresser, rêvasser, au fond du jardin.

Je réalise alors que je suis à nouveau en train de gratter le sol. Déconcertée d’avoir accompli ce geste sans en prendre conscience,  je retire ma main, l’essuie contre mon jeans. Je me tourne vers Thomas. Son visage forme une tache claire dans l’obscurité. Il a fermé les yeux.

« À quoi tu penses? »

« À rien. Et toi? »

« J’ai eu une de ces trouilles pendant l’orage…. »

« C’est fini… On est bien ici… profitons…. »

Combien de minutes, combien d’heures avons-nous passées à l’abri de ce feuillage?

« Et ma bague, tu l’as retrouvée? »

Thomas hausse les épaules. J’insiste :

« Dis-moi : Qu’attendons-nous… Que cherchons-nous, vraiment, au fond du jardin? »

Ma gorge se contracte. Je me tais…

Et toujours l’odeur de la menthe, celle du tilleul, le souffle de Thomas, le mien, comme une seule vague.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co 

 

Et le gagnant de L’Agenda Ironique est…

Dix-huit textes auront vu le jour sur le thème des Mondes invisibles : des textes poétiques, des textes narratifs, des histoires pleines d’humour, d’autres plus introspectives, des invitations à voyager, imaginer… Ce fut un plaisir de vous lire!

Et sans plus attendre, J’annonce les résultats :

Laurence Délis est la gagnante de l’agenda Ironique de décembre avec une récit qui nous laisse comme en apesanteur : Franchir le monde.

Carnets Paresseux est plébiscité pour organiser le prochain Agenda

Enfin je me permets de décerner un prix spécial, celui du meilleur commentaire, à Monesille et ses 24587 hôtes invisibles. Commentaire à lire sur l’article précédent.

Merci aux auteurs, aux personnes qui ont voté ou seulement lu les textes proposés. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une belle nuit de la Saint Sylvestre. Qu’elle soit festive ou sereine, à votre guise.

Et à l’année prochaine!

 

Agenda Ironique, les textes

Merci aux treize participants de l’Agenda Ironique de décembre! Êtes-vous prêts pour une excursion dans les mondes invisibles?  Voici les textes :

Textes poétiques et divagations

Mondes invisibles, monde sensible, Monesille ouvre le bal avec Oublier l’Invisible

Il aura suffit d’un Sursaut pour qu’Une Patte dans l’Encrier se décide au départ. Voyage introspectif en vue.

Gilles Duval rend palpable (Ô combien) ce monde invisible qu’est celui des phantasmes… Je n’en dirai pas davantage, lisez plutôt Une Femme en Quête de Statue (Texte sans titre à l’origine, et indiqué comme tel dans le tableau des votes que je ne peux plus modifier)

Réflexions et Philosophie, un acrostiche plein d’humour composé par Jacou…
« Alors comme ça… Vous philosophez? j’en suis fort aise. Eh bien! Dansez maintenant!
– Mais, oui avec plaisir! Dansons! »
Un bonheur ne venant jamais seul,  Jacou nous offre un second texte tout en rythme :  La Magie des Mots.

Promenons-nous Dans les Bois Écarlates en compagnie de Jobougon. Mot y es-tu? Entends-tu? Et nous, sommes-nous seulement capables d’entendre et de saisir le sens authentique des mots?

Les Mondes Invisibles? s’interroge Patchcatch. La vie quotidienne en regorge. Encore faut-il savoir regarder!

Le rêveur dort mais le rêve est d’or… un texte tout simplement intitulé Le Rêveur d’Or, par Bodoblog

Bien, à ce point de la lecture, que diriez-vous d’une petite pause?  Un café, peut-être?

Il suffit de demander!  Servi tout chaud par Carnet Paresseux : Le Chant de la Tasse, le genre de café dont on redemande.

Contes

Bienvenue dans Conte de Fées , un monde (fou, fou, fou) dont Valentyne nous ouvre grand les portes.

Au fil des saisons, Jean-Marie Albert nous emmène vers Noël (ça tombe bien, nous y sommes!) Traversons à sa suite Le Pont entre Deux Mondes .

Histoires à suivre

Une Patte dans l’Encrier nous revient avec un texte nettement plus fantaisiste que le premier, où un lutin met des bâtons dans les pattes d’un certain chat à la poursuite d’un certain dodo, le dit dodo ayant rejoint Le Monde Merveilleux Disparu.

Mais… mais… Qui revoilà, qui revoilou? Jacou!!! Et Le Fauteuil. Un Fauteuil Plus Loin, histoire à suivre? Je dirais même plus, mon cher Dupont : Affaire à suivre…

Nouvelles

Avez-vous l’âme aventureuse, la seule qui convienne à un explorateur de l’invisible? En ce cas, suivez sans hésiter Laurence Délis qui saura vous faire Franchir le Monde .

Aussi bref qu’implacable : Mémoire, par Walachniewicz

Carnets Paresseux nous propose un second texte, tout droit sorti des Brumes matinales, ces dernières réservant bien des surprises…

Et, en toute dernière ligne droite, un texte de Maître Renard : Le Mimosatier

Enfin, ma propre participation :  Signal (Pas vraiment eu le temps de fignoler, j’aimerais bien travailler l’introduction, notamment. Aussi je reviendrais peut-être un jour vous embêter avec une seconde version.)

Venons-en aux votes. Quels sont vos textes préférés? Vous avez jusqu’à trois choix.

Qui organisera le prochain Agenda Ironique? Second tour des votes :

Rendez-vous le 31 décembre pour le résultat des votes,

Et, pour continuer les festivités, je vous souhaite à tous

Un très joyeux Noël!

Le Signal

Les mains sur les hanches, Isa s’interroge :

– Il me semble que nous aurions dû bifurquer plus tôt…

– Sommes-nous perdues? s’inquiète Mélanie.

Depuis un moment déjà, les filles longent un sentier en bordure de bois. Elles ont prévu de rejoindre un étang où flottent des nénuphars… enfin, pas que des nénuphars : à en croire la description d’Isa, l’endroit abrite une faune et une flore exceptionnelles.  La décision est prise de rebrousser chemin. La grande Isa marche vite. Elle a de longues jambes, des cuisses de cycliste et une énergie qui laisse Mélanie plusieurs foulées en arrière, hors d’haleine.

– Désolée de m’être trompée, s’excuse Isa. Si seulement le soleil daignait se montrer… drôle de temps, tu ne trouves pas?

Il faudra faire avec, songe Mélanie.

Le Signal est si faible, une lueur diffuse dans un ciel couleur opale.

Soudain une pensé passe par l’esprit de Mélanie : le moment serait-il venu de poser la question qui la taraude depuis le début du séjour? La lueur réagit par un petit scintillement, comme pour approuver. Mélanie hésite encore quelques secondes puis se lance :

– Tu invites souvent des collègues de bureau dans ta maison de campagne ?

Après tout, les filles ne se connaissent pas si bien. Et puis Mélanie s’étonne toujours un peu que les gens la jugent suffisamment sympathique ou intéressante, pour avoir envie de passer du temps avec elle. Elle craint aussi qu’ils ne changent d’avis en la connaissant mieux.

Isa sourit.

– Ah ah… un grand test que de prendre des vacances ensembles! Plutôt réussi, non?

« Test réussi », Mélanie goûte avec réconfort ces paroles. Elle suit en silence, le cœur empli d’une douce chaleur. Certes, son amie jette, par instants, de petits coups d’œil inquiets à la ronde. Elle n’est peut-être pas aussi sûre du trajet qu’elle voudrait le laisser croire… Quelle importance? Mélanie a confiance. La situation actuelle n’y change rien. D’abord, la grande Isa est gentille. Parfois, sa gentillesse sidère Mélanie. Cette invitation à partir en vacances ? Pure générosité! Dans un premier temps, Mélanie a été surprise, presque apeurée, au point de décliner l’offre. Puis le Signal s’est mêlé de l’affaire. Comme un courant souterrain, son étrange activité s’exerce en toutes choses et la lueur n’est jamais qu’une manifestation parmi d’autres.  Ainsi, derrière les évènements du quotidien surgissent d’autres figures, souvent des injonctions.

Isa ou Isabelle, ce prénom était revenu de manière continue, obsédante, pendant la semaine qui avait suivi le refus de Mélanie. Isabelle Huppert et Isabelle Adjani avaient précisément choisi cette période pour faire des retours remarqués sur le devant de la scène. On ne pouvait plus ouvrir un magazine ou allumer la télé sans tomber sur les deux actrices. Le prénom surgissait aussi partout sur le web, au détour de blagues idiotes ou sous la forme de pseudonymes. Enfin, la voisine de Mélanie avait insisté pour lui prêter un livre – Les deux femmes n’entretiennent pourtant pas davantage que des relations polies. Ce soir là, elles s’étaient rencontrées sur le palier et venaient d’échanger un banal salut quand la voisine avait sorti le livre de son sac en disant : « Tenez, prenez… Je viens de le finir et j’ai tout de suite pensé à vous. » Il s’agissait d’un polar, écrit par une certaine Isabelle Dubois ou Dubreuil, peu importe. Après cinq jours de résistance aux sollicitations du Signal, Mélanie s’était résolue à retourner voir la grande Isa : « Tu vas me traiter de girouette, mais j’ai changé d’avis. J’ai très envie de partir avec toi… »

– Vraiment, je ne suis pas déçue, assure Mélanie dans un élan de gratitude. La région est magnifique!

– Je suis d’accord mais  je m’en voudrais d’être un mauvais guide…

À ces mots, la lueur frémit. Isa désigne de la main le corps de ferme qu’elles ont croisé un peu plus tôt. Les bâtiments apparaissent au loin, tapis derrière un gros bouquet d’arbres.

– Là! Nous aurions dû tourner à ce niveau… tu te souviens du sentier sur la gauche?

Mélanie répond que non, sans trop s’inquiéter de l’effet produit. Juste au-dessus du bosquet, la lueur a gagné en intensité et Mélanie n’a de cesse de la scruter. D’un coup, le halo se contracte jusqu’à devenir un point incandescent. Elle ferme les yeux, en vain. Le point blanc est toujours là, incrusté sous son crâne. Quelque part, des aboiements éclatent. Le bruit et la lumière fusionnent en une seule pulsation, très douloureuse. Elle entend :

– Sérieux? Tu ne te souviens pas?

Putain de mal de tête!

– Excuse-moi, Isa… Tu dis?

– Tu ne te souviens pas? répète Isa d’une voix mal assuré.

– Pas vraiment… Je ne sais plus…

– Moi, c’est du chien dont je ne me souvenais pas…

Les filles restent immobiles en plein milieu du passage, à fixer anxieusement les bâtiments et leurs environs.

– Tu as peur des chiens ? finit par demander Mélanie.

Isa l’interrompt d’un geste de la main.

– Chut… On dirait le son d’un moteur…

– C’est peut-être la voi…

– Chut!

… ture des habitants de la ferme. Quoi d’autre? Une machine agricole? Les ornières qui sillonnent le sol témoignent du passage d’énormes roues. Non, décidément, elle a beau tendre l’oreille, Mélanie ne discerne que les aboiements. Au moins, les bruits ne la font plus souffrir. Elle inspire profondément.

– Il doit y avoir une route plus bas, affirme Isa. Exactement ce qu’il nous faut! Cela va m’aider à me repérer… Suis-moi, nous allons couper à travers champs.

Je ne prends jamais de bonnes décisions par moi-même, songe Mélanie en lui emboitant le pas. Je préfère quand on me dit quoi faire. Un scintillement fugace lui redonne courage. En pensées, elle continue d’interroger le Signal : Sommes nous réellement perdues et est-ce pour cette raison que je vous reçois mal? Ou avons-nous seulement besoin de nous perdre un peu? Luttant contre les herbes hautes, elle réalise soudain l’indifférence de la nature. Une ronce agrippe sa manche. Elle s’arrête pour la décrocher, relève les yeux. Le voile nuageux parait plus dense. La lueur s’est réfugiée dans la brume. Un essaim d’oiseaux traverse silencieusement le ciel.

Les filles ont atteint la lisière du champs. Des chênes de petite taille forment une haie clairsemée.  À travers, on aperçoit sans surprise un autre champs. Un fil barbelé court parmi les troncs.

– La terre a été retournée, remarque Mélanie. Nous devrions éviter de la piétiner.

Elle espère une approbation, un reflet entre les nuages ou seulement une palpitation plus forte que les autres dans sa poitrine. Rien ne vient. À la place, Isa  approuve :

– Nous n’avons qu’à marcher sur le côté.

À quatre pattes, les filles passent sous le barbelé et reprennent leur progression le long du labour. Mélanie note que son amie a ralenti le pas.

La troisième parcelle est en friche, comme la première. Le terrain descend en pente raide vers une chênaie. À son extrémité, circule un chemin qui  ressemble beaucoup à celui qu’elles ont quitté plus tôt. Sauf que, songe Mélanie, ce sentier-ci, et les bois qu’il côtoie, se trouve en contre-bas du champs d’herbes folles. Cette configuration inversée éveille sa curiosité. Isa ne partage visiblement pas le même enthousiasme. Elle  exhale un long soupir:

– J’ai une ampoule au talon et je ne me rappelle plus si j’ai emporté les pansements. Laisse-moi regarder…

Elle laisse tomber son sac à dos sur le sol et aplatit l’herbe du pied, vérifiant l’absence de ronce ou de chardon avant de s’asseoir. Avec des gestes brusques, elle répand le contenu du sac qu’elle a coincé entre ses jambes : Une bouteille d’eau à moitié vide, les restes du pique-nique…

Mélanie s’accroupit à ses côtés. Elle montre le chemin du doigt :

– Continuons par là, dit-elle le plus gentiment possible.

Isa ne répond pas, trop occupée à délasser sa chaussure.

– Si tu veux je vais voir pendant que tu te reposes, insiste Mélanie.

– Ne nous séparons pas.

– Alors viens!

– Deux minutes, d’accord? J’ai une ampoule au talon.

Mélanie se relève d’un bond.

– Je reviens!

Isa, qui ne comprend pas, lui crie d’attendre. Mais Mélanie dévale déjà la pente herbeuse. Qu’y-a-il de si pressé? se demande-t-elle.  Elle aurait préféré rester. Cependant, la lueur prend de la vigueur et chaque fois qu’elle n’a pas écouté les instructions du Signal, elle s’en est mordu les doigts. Elle réitère néanmoins : Pourquoi? hein? Qu’y-a-il de si pressé? Une réponse lui est donnée via une pensée fugace : Quelque chose dont nous n’avons pas idée nous attend au bout de ce chemin.

Mélanie regrette le plus sincèrement possible son moment de doute, ça et le sentiment d’injustice. Le pardon lui est accordé si elle sait se montrer sincère. Il faut, se répète-t-elle, pas demain, ni même dans une heure. Maintenant. Curieusement, la proximité des bois la rassure. Elle avance en gardant la lueur dans sa ligne de mire. Elle commence à apprécier la sensation du mouvement de ses muscles…

Elle se sent bien, consolée.

Confiante.

Par Anna Coquelicot

Agenda Ironique du mois de décembre

C’est avec plaisir que j’accueille sur mon blog l’Agenda Ironique de décembre!

Un Agenda hivernal… Allez, on se calme, on se pose. L’heure est au ressourcement (que ceux qui aiment le grog et le vin chaud lèvent la main…) Prenons exemple sur la nature : elle s’est repliée dans le secret de la terre et reprend des forces avant l’explosion du printemps. Tout est là, bien en vie mais aussi bien caché…

Pour l’Agenda Ironique du mois de décembre, je propose donc comme thème : « Mondes invisibles »

Nouvelles, poèmes, contes, images… Lèverez-vous un coin du voile? Quel sera votre monde invisible?

Les dates? Disons qu’elles rimeront avec réveillon : Jusqu’au 24 pour envoyer les textes, votes du 25 au 30, proclamation des résultats le 31 décembre.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois de décembre, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Et merci à tous de m’avoir attendue pour ce dernier Agenda de l’année!

Ombre

Il y a quelques semaines, j’avais écrit et posté cette histoire de manière un peu trop impulsive. Certains l’auront donc déjà lue, commentée (merci à eux!),  connaissent la fin. Je l’ai retravaillée depuis et je me permets aujourd’hui de proposer une nouvelle version . 

……

Depuis ma fenêtre, je peux observer les corneilles, les pigeons et les moineaux. Cela m’occupe. Il faut bien s’occuper. Les corneilles sont énormes. Un jour j’en ai vu une attaquer un chat. Plus rien ne m’étonne de la part des oiseaux. Alors, j’aimerais qu’on m’explique ce que ces volatiles ont de différent, aujourd’hui.

Oui, j’aimerais bien qu’on m’explique. Je me sens un peu perdue ces derniers temps.

Par contre, eux… Eux! Pas besoin de me faire un dessin! Rien ne change jamais avec eux. Ils font le pied de grue devant la grille. Ici tout le monde sait ce qu’ils trafiquent.

– Quelle chierie! les loustics sont de retour…

Luca jette un coup d’œil par-dessus mon épaule :

– De qui parles-tu?

Essaie-t-il de me contrarier? Remarque, j’ai l’habitude. Là, près de l’entrée! Les loustics… Contrariant! Contrariant! Qu’ils aillent vendre leur drogue ailleurs. Je ne sais pas moi… dans la cour d’à côté. Mais pas ici.

Et ce couple qui vient de franchir la grille, tu le vois? La femme porte un tchador noir et l’homme un imperméable gris. Non, Luca ne voit rien. Il s’en fout. Contrariant. Je détourne le regard, juste à temps pour suivre une envolée de pigeons. Les oiseaux s’éloignent à tire-d’aile, de plus en plus haut. Pas un nuage, que du bleu. Une journée comme tu les aimes, Luca. Moi, j’ai déjà trop chaud. Et j’ai fixé trop longtemps la luminosité du ciel. Des taches rouges et vertes dansent devant mes yeux. Il y a aussi cette tache sur le sol, probablement une tache d’huile… On jurerait qu’elle se déplace dans le sillage du couple. S’immobilise quand la femme marque un arrêt brutal. À l’arrière, son compagnon manque de trébucher. Un chat, poursuivi par une fillette, a surgi devant eux.

Je connais la fillette. Elle habite l’appartement au dessus du mien. Du haut de ses sept ans, elle n’en fait qu’à sa tête. Régulièrement, j’entends sa mère qui s’époumone : Sophia par-ci, Sophia par-là… Du Sophia toute la journée. Et la gamine qui tape des pieds.

Le couple a atteint le bâtiment sur ma gauche. La femme entre seule. L’homme fume une cigarette en attendant. Il contemple la cour d’un air absent. Lui non plus ne semble pas remarquer les loustics, ni même Sophia qui s’agite de plus bel. La gamine tourne sur elle-même comme une girouette. Elle admire le mouvement de sa robe déployée en corolle. Pour un peu, j’en aurais le tournis! Elle n’arrête pas. Jamais. Jusqu’à onze heure du soir, parfois minuit, elle tape des pieds. Elle empêche Luca de dormir car il a le sommeil léger. Et Après? Après, il est de mauvaise humeur.

Tu ne vas pas me contredire sur ce point, n’est-ce pas Luca?

À mi-chemin entre l’homme et la petite fille, ce que j’ai pris pour une tache d’huile continue de gigoter. Si on réfléchit bien, cela ressemble davantage à une ombre en mouvement qu’à une salissure.

Quelque chose m’échappe.

Je n’arrive pas à déterminer quel corps solide s’interpose entre les rayons du soleil et le bitume. Une silhouette s’esquisse. On peut tout imaginer : une tête minuscule, un semblant d’aile… un bras qui se termine par de longs doigts. Le bras s’étire démesurément jusqu’à frôler Sophia, ou plutôt l’ombre virevoltante qu’elle projette sur le sol.

La gamine titube, l’homme écrase sa cigarette et la femme ressort du bâtiment. Elle porte un grand sac poubelle en plastique noir. L’homme lui prend des mains. Il balance la charge par-dessus son épaule, puis extirpe un mouchoir de sa poche pour éponger la sueur de son front. Sous l’imperméable, sa chemise doit être trempée… Un imperméable, par cette chaleur! Le sac semble lourd. Que contient-il?

Le couple regagne la rue et la grille se referme lentement sur le ballot informe qui tressaute dans dos de l’homme. Pendant un instant, j’ai l’impression que plus rien ne vit dans la cour. Non, plus rien ne bouge, mis à part quelques feuilles rousses poussées par le vent. Ça et les gesticulations de l’ombre. J’aimerais vraiment qu’on m’explique. Où sont-ils tous passés?

Si on ne pose pas les bonnes questions, on n’obtient pas les bonnes réponses, dit souvent Luca… Mais bon sang, Luca! Où?

Là… Près de l’entrée! Les loustics… Tu ne les vois pas?

Ils parlent fort, font de grands gestes. D’un coup de pied léger, renvoient une balle égarée vers les enfants.

Malgré le double vitrage, je peux entendre les cris des enfants. En fin de journée, lorsque elles sont chaudes comme celle-ci, la cour se remplit de mômes qui jouent jusqu’à tard dans la soirée. Ils se matérialisent de toutes parts. Un garçon décrit de larges cercles avec sa trottinette tandis le reste du groupe lui court après, Sophia en tête.

Le mystérieux halo s’est joint à la cavalcade. Il tourbillonne d’un enfant à l’autre… Ma parole, il s’amuse! D’un coup une joie folle me saisit. Je frappe des mains. J’applaudis comme une gosse.

_ Qu’est-ce que tu regardes? s’inquiète Luca.

Du doigt, je désigne la tache sombre et mouvante.

– C’est un sac en plastique qu’on aura laissé traîner, commente-il platement. Les gens sont dégoûtants.

Je regarde à nouveau. Luca a raison : il s’agit d’un vulgaire sac en plastique noir. Le sac tourbillonne et se déforme au gré des rafales de vent. Comment ai-je pu le confondre avec une ombre, voire une tache d’huile?

– Tu devrais te reposer, dit Luca. Regarde, je ne suis pas venu seul : Céline m’a accompagné.

Je réalise soudain qu’une troisième personne se tient dans la pièce. Je distingue mal son visage. Il fait sombre, si sombre…

Je la salue au plus simple :

– Bonjour madame.

Si sombre… Le ciel aussi s’est obscurci. Des montagnes de nuages.

– Dis-moi Luca, sommes-nous en été ou en hiver? Et les enfants? Ils jouaient sous mes yeux et la seconde d’après…

– Tu as encore oublié qui je suis, soupire-t-il. Je suis Simon, pas Luca…

– Elle ne nous reconnaît pas, dit la femme. Elle n’a même pas l’air de savoir où elle se trouve…

L’homme hoche la tête :

– Elle imagine qu’elle habite toujours dans sa cité pourrie. Entre nous, je ne suis pas mécontent qu’elle en soit partie, mais on ne chamboule pas si aisément quarante années de vie. Ne nous faisons pas d’illusions : À quatre-vingt-douze ans, son état n’ira qu’en empirant.

Il se tourne vers moi et hausse le ton, comme si j’étais sourde.

– Tu as quitté ton appartement, tu te souviens? Tu ne pouvais plus vivre seule. Tu l’as quitté il y a longtemps.

J’essaie de suivre, mais je me sens perdue. Constamment perdue, dès qu’on s’adresse à moi. Une question finit par se former dans mon esprit :

– Quel âge a Sophia ?

– Ça fait peur de vieillir, murmure la femme.

L’homme pose une main sur mon épaule :

– Tu as passé suffisamment de temps devant la fenêtre…

Je n’ai pas envie qu’on me touche. Et de quoi se mêle-t-il? Je pourrais passer ma vie devant la fenêtre, à regarder les gens qui vont et viennent.

J’aime aussi beaucoup observer les pigeons et les corneilles.

L’homme insiste :

– Viens, allonge-toi un peu, Maman.

Maman… ce mot me remplit de confusion… Décidément, quelque chose m’échappe.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

De fil en flamme

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Si tu croises une vielle femme munie de sa quenouille,

Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de la saluer.

Mais si le brin vient à se rompre, passe ton chemin.

Tire la chevillette, la bobinette cherra.

De fil en flamme, et en toute occasion, poursuis l’escarbille.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ceci est ma participation à l’agenda ironique organisé, en ce mois d’avril, par Carnet Paresseux sur le thème de « suivez le fil ».

La bibliothèque

En Attendant le Bus est désormais lisible sur Short édition.

Pour accéder à la nouvelle, cliquez ici.

 

Ce texte est ma participation au concours de l’agenda ironique d’avril sur le thème du quiproquo, organisé par le blog de leodamgan

Le récit a un peu dérivé en cours d’écriture mais je pense être restée dans le thème car les protagonistes évoluent sur des plans trop différents pour se comprendre. Par contre, c’est beaucoup trop long. Comme j’avais commencé, j’ai eu à cœur de terminer cette histoire et je ne voyais pas comment la développer en moins de mots. Je ne sais pas si leodamgan la jugera recevable…

Comment j’ai appris à danser

« Un épisode marquant de ma vie? Je réfléchis… Deux coups de foudre dans une même nuit, c’est assez marquant? Faites-moi confiance, je ne suis pas prête de les oublier. J’avais quoi? Une vingtaine d’années, à peine. Un âge où le cœur fait boum… Je préfère cependant vous prévenir : Ceci n’est pas une histoire d’amour, plutôt un drame. Des gens sont morts.

L’autre a accusé un mouvement de recul.

– Morts??!!!

– Oui, l’orchestre. Ce soir-là, l’orchestre est parti en fumé. Les musiciens jouaient sur l’eau. Une barge servait d’estrade…

– Drôle d’installation… J’espère qu’il s’agissait d’une barge en dur!

– Dans mon souvenir, les choses se passent ainsi. Je continue? Bien… On avait dressé des tentes et des lampions partout sur la rive où se déroulaient les festivités. Je ne savais pas très bien qui les organisait. J’accompagnais Murielle, ma sœur de bringue à l’époque. Murielle possédait de nombreux talents. Elle charmait par une conversation facile, et je ne parle même pas de son œil, toujours aux aguets.

« Peu après notre arrivée, elle est venue se coller tout contre mon oreille. Avec des airs de conspiratrice, elle a chuchoté quatre mots : Tu as une touche…

« J’ai tourné la tête d’une manière si brusque que j’aurais voulu me donner des claques. Accoudé à la buvette, un type m’observait. Pas n’importe quel type. J’avais déjà repéré sa longue silhouette déambulant parmi les badauds. Nos regards se sont croisés et j’ai piqué un fard… bénie soit la lumière amortie des lampions!

« L’inconnu s’est avancé vers moi. Une expression un peu désabusée flottait sur son visage. Il avait des yeux très sombres. J’avoue un faible pour les grands bruns. J’ai pensé : C’est parti, ma fille, tu as intérêt à assurer!

« Nous avons pris un verre, puis un second verre. L’alcool m’a beaucoup aidée. Je riais, je parlais et buvais encore. Il était tellement beau! La beauté qu’on ne prête qu’au diable. L’orchestre s’est mis à jouer et nous avons dansé.

« Ne vous laissez pas abuser par l’apparente banalité de cette bluette. Peut-être trouverez-vous le détail anodin mais m’inciter à guincher relevait alors de l’exploit! J’ai bien failli me dégonfler. Le charme qu’il exerçait sur moi, mon propre désir de plaire, rien n’y faisait. Il était impensable que j’entre en piste. Non merci, je ne danse pas. J’ai mal au petit orteil gauche... Un embarras que je traînais depuis les fins fonds de la puberté. One more night de Phil Collins, Vous vous rappelez? À quatorze ou quinze ans, dès que résonnaient les premières notes de piano, je me planquais dans un coin. Je devenais invisible aux attentions du monde et surtout des garçons. Les garçons ont des pieds encombrants. Tu chausses du combien? Quarante trois, quarante quatre? Comment ne pas écraser de pareils bateaux?

« Je ne vais pas vous apprendre les mœurs adolescentes. On se bécote, on se pelote. On se roule des pelles. Cela finit toujours par arriver, même à la plus timide des filles. Par contre embrasser sur un slow… Foutus complexes! J’avais dû rater une étape essentielle.

« Quand ses lèvres touchèrent les miennes, il y eu un claquement sec, une décharge d’électricité statique. J’ai sursauté, j’allais perdre mes moyens… vite, une plaisanterie, quelque chose à dire, n’importe quoi… Le néant total!

« J’ai ouvert puis refermé la bouche sans émettre le moindre son. À la place, j’ai saisi la main qu’il me tendait.

« Pour la première fois de ma vie, je me suis abandonnée au rythme de la musique. Je n’ai aucune idée de ce que nous avons dansé, mais, dans les bras de cet inconnu, j’enchaînais les pas à la perfection. Une habileté troublante pour celle qui ne gambille jamais. Mes jambes m’obéissaient-elles encore? Et ma tête? Qu’est-ce qui a germé dans ma tête à ce moment?

« Le vent s’était levé. Les lampions ont valdingué sur le ciel nocturne. La toile de tente claquait frénétiquement. On aurait cru à des ailes gigantesques. J’étais grisée comme une fillette. Comme à l’âge où je jouais en solitaire avec le vent, celui qu’on nomme Autan. Une image s’est précisée. J’avais dénoué ma tresse, perdu mes barrettes. J’allais me faire gronder. Quelle importance? Je voulais sentir. Oui, sentir le souffle dans mes cheveux. L’air gonflait ma petite robe à fleurs et j’essayais de m’envoler. Virevoltant parmi les herbes hautes, je fredonnais une drôle de comptine : sept soleils et sept lunes, sept planètes y compris la poule. Puis le coq qui chantera au jugement dernier…

« Là où j’ai grandi, les gens se méfient de l’Autan. Ses rafales sont bruyantes et tièdes. Elles provoquent des fausses couches, perturbent le sommeil, colportent toutes sortes d’idées fantasques. Quand l’Autan souffle, dit-on, les fous dansent à Albi.

« Les couples tournoyaient autours de nous. Moi, je voulais arrêter, reprendre un peu ma respiration. J’avais les jambes en coton. Hélas, je ne contrôlais plus rien. Mes pieds ne tenaient pas en place. Impossible de les immobiliser. Mes yeux sont restés rivés aux siens, avec la fascination d’un oiseau pour un serpent. Ça et une petite voix intérieure qui fredonnait : Le coq peut bien chanter et le monde s’effondrer, pourvu que nous dansions jusqu’à ce que nos chaussures tombent en cendre.

« Croyez-le ou non, on n’invoque pas le jugement dernier sans conséquence. Ce dont je me souviens ensuite? D’un flash de lumière, d’une déflagration assourdissante. Tout est devenu blanc. Des visages interdits, des yeux agrandis par la stupeur… moi-même, j’étais pétrifiée. J’ai entendu un cri, et, dans le bruit et la fureur, j’ai réalisé que j’avais crié. La foudre avait frappé. La barge, avec l’orchestre à son bord, s’est embrasée avant de couler dans les eaux sombres du lac. »

J’achevais mon récit en observant quelques secondes de silence. Un récit est toujours perfectible, mais j’avais déjà bien rodé celui-ci. J’ai lu une expression consternée sur le visage de l’individu qui me collait aux basques depuis un bon moment. J’étais ravie de mon effet.

– Elle est bizarre ton histoire, a-t-il commenté. Si nous avions quinze ans, un feu de camp, je ne dis pas…

– Vous demandiez à connaître un épisode marquant de ma vie? Hé bien voilà, vous êtes servi!

– Je voulais dire… C’est vrai tout ce que tu racontes? Ça s’est réellement produit?

– Vous en doutez?

L’individu a haussé des épaules.

– Et le beau ténébreux de service… Que lui est-il arrivé?

J’ai souri de toutes mes dents.

– Je l’ai épousé.

– Ah bon, tu es mariée…

J’ai  acquiescé. D’accord, j’aurais pu commencer par là. N’empêche, quel public! Après cette gigue endiablée, il ne savait plus sur quel pied danser. J’ai respecté l’usage : salué mon unique spectateur et filé sans attendre de rappel.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Le bureau des Coquelicots

03 14 15 92 65 35… Je me suis aperçue que le numéro de téléphone comptait trop de chiffres quand une voix a répondu :

« Bureau d’Anna Coquelicot, j’écoute… »

– Co… Comment? Mais c’est moi, Anna Coquelicot! Qui êtes-vous?

– Je vous laisse deviner, a rétorqué mon interlocutrice. Un indice : concentrez-vous sur le son de ma voix…

Tentative d’hypnose par téléphone? Non, tu as trop d’imagination… Peut-être une arnaque publicitaire, une mauvaise blague… Bref, plusieurs hypothèses, une seule réponse :

– Trouvez-vous un autre cobaye!

– Vous n’écoutez pas, a-t-on soupiré. Attendez, je vous transfère vers un poste plus approprié.

J’ai entendu un clic, puis une tonalité aiguë… un autre clic… Quelqu’un a dit :

– Allô? J’entends mal. La communication est mauvaise…

Décontenancée, j’ai balbutié :

– Excusez-moi, on vient de basculer l’appel et je…

– Hein, quoi?

– Mais qui êtes-vous à la fin?

– Vous dîtes? Dans les choux du nain?

– Non, bien sûr que non!

Une tonalité plus grave que la précédente a indiqué la fin de la communication. J’ai inspiré un grand coup. Ils n’allaient pas s’en tirer si facilement. À nouveau j’ai composé le 03 14 15 92 65 35.

« Bureau d’Anna Coquelicot, j’écoute… »

– Vous n’avez pas le droit de me traiter ainsi! Qui m’avez-vous passé?

– Le bureau de la Sourde Oreille, Madame. Et j’espère que vous retiendrez la leçon. Voilà ce que ça fait quand on n’écoute pas les gens! Bien, reprenons : Vous vous posez des questions? Bonne nouvelle! Nous pouvons en déduire que votre électroencéphalogramme n’est pas à plat! J’ajouterais que vos interrogations sont le reflet des miennes. Je vous souhaite donc… Crr… bon courage. Et surtout…crr… bzzz…musez-vous bien! nnnnn…

– Allô? J’entends mal. La communication est mauvaise…

– Je répète… crr… Amusez-vous bien! crrsh… bzzz…

La suite est devenue inaudible. Les grésillements m’irritaient le tympan. J’ai éloigné le combiné.

« Crr… bzzz… la quadrature…  bzzzzz… DU cercle… crrrr… crrsh… une BAse…  nnnn… soixante…  crr…  crr.. »

– Hein, quoi? ai-je demandé.

« CrrRSCHOU… bzzz… du… nnnIN…Crr… crr… »

– Vous dîtes? Dans les choux du nain?

« Non, bien sûr que non! »

J’ai aussitôt raccroché. Mon interlocutrice m’avait incitée à tendre l’oreille. Elle semblait parvenue à ses fins. Malgré les parasites, j’avais clairement entendu la réponse. Pire! J’avais reconnu le son de ma propre voix.

La sonnerie a retenti. L’écran affichait : APPEL INCONNU. J’ai laissé sonner un long moment avant de saisir le téléphone.

« Bureau d’Anna Coquelicot, nous avons été coupées… »

Pendant deux secondes, j’ai cessé de respirer. Même timbre, même intonation. Quelqu’un s’adressait à moi en utilisant MA voix, MON nom. J’ai crié :

– Mais enfin, je suis Anna Coquelicot!

– Nous sommes toutes les deux Anna Coquelicot, à une différence près : L’une répond au téléphone quand l’autre écrit… Devine laquelle.

– Dans la mesure ou je me trouve suspendue à cet appareil depuis un bon moment… Qu’êtes-vous en train d’écrire?

« … cet appareil depuis un bon moment… Qu’êtes-vous en train d’écrire? »

– Il y a un écho, ai-je prévenu.

« Il y a un écho… »

– Cela ne m’amuse pas! Je vais raccrocher…

L’autre a repris :

– Désolée, Je relisais mes notes. J’écris chaque mot qui sort de ta bouche avant même que tu le prononces.

– Je vois, vous souffrez d’un complexe de toute puissance. Pour ma part, mon psy me trouve en excellente santé mentale… Alors n’attendez pas que j’avale une histoire pareille!

– Une histoire! Tu l’as dit, bouffie! Il s’agit seulement d’une histoire, rédigée à la première personne du singulier.

– Je ne comprends toujours pas…

– Moi non plus, rien de rien… Souviens-toi : Tes interrogations sont le reflet des miennes.

– Pourquoi ce jeu du chat et de la souris?

– Les besoins du scénario. Je vais devoir interrompre le récit, sous peine de lasser. La boucle est bouclée, n’abusons pas du procédé! Une dernière remarque?

– Oui : les choux du nain, c’est très moyen!

Critique de détail! Trois, deux, un, zéro… sur mon clavier j’ai tapé le mot :

FIN

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co