Ombre

Il y a quelques semaines, j’avais écrit et posté cette histoire de manière un peu trop impulsive. Certains l’auront donc déjà lue, commentée (merci à eux!),  connaissent la fin. Je l’ai retravaillée depuis et je me permets aujourd’hui de proposer une nouvelle version .

Depuis ma fenêtre, je peux observer les corneilles, les pigeons et les moineaux. Cela m’occupe. Il faut bien s’occuper. Les corneilles sont énormes. Un jour j’en ai vu une attaquer un chat. Plus rien ne m’étonne de la part des oiseaux. Alors, j’aimerais qu’on m’explique ce que ces volatiles ont de différent, aujourd’hui.

Oui, j’aimerais bien qu’on m’explique. Je me sens un peu perdue ces derniers temps.

Par contre, eux… Eux! Pas besoin de me faire un dessin! Rien ne change jamais avec eux. Ils font le pied de grue devant la grille. Ici tout le monde sait ce qu’ils trafiquent.

« Quelle chierie! les loustics sont de retour… »

Luca jette un coup d’œil par-dessus mon épaule :

« De qui parles-tu? »

Essaie-t-il de me contrarier?

Remarque, j’ai l’habitude. Là, près de l’entrée! Les loustics… Contrariant! Contrariant! Qu’ils aillent vendre leur drogue ailleurs. Je ne sais pas moi… dans la cour d’à côté. Mais pas ici.

Et ce couple qui vient de franchir la grille, tu le vois? La femme porte un tchador noir et l’homme un imperméable gris.

Non, Luca ne voit rien. Il s’en fout.

Contrariant. Je détourne le regard, juste à temps pour suivre une envolée de pigeons.

Les oiseaux s’éloignent à tire-d’aile, de plus en plus haut. Pas un nuage, que du bleu. Une journée comme tu les aimes, Luca. Moi, j’ai déjà trop chaud. Et j’ai fixé trop longtemps la luminosité du ciel. Des taches rouges et vertes dansent devant mes yeux. Il y a aussi cette tache sur le sol, probablement une tache d’huile… On jurerait qu’elle se déplace dans le sillage du couple. S’immobilise quand la femme marque un arrêt brutal. À l’arrière, son compagnon manque de trébucher. Un chat, poursuivi par une fillette, a surgi devant eux.

Je connais la fillette. Elle habite l’appartement au dessus du mien. Du haut de ses sept ans, elle n’en fait qu’à sa tête. Régulièrement, j’entends sa mère qui s’époumone : Sophia par-ci, Sophia par-là… Du Sophia toute la journée. Et la gamine qui tape des pieds.

Le couple a atteint le bâtiment sur ma gauche. La femme entre seule. L’homme fume une cigarette en attendant. Il contemple la cour d’un air absent. Lui non plus ne semble pas remarquer les loustics. Ni même Sophia qui s’agite de plus bel.

La gamine tourne sur elle-même comme une girouette. Elle admire le mouvement de sa robe déployée en corolle. Pour un peu, j’en aurais le tournis! Elle n’arrête pas. Jamais. Jusqu’à onze heure du soir, parfois minuit, elle tape des pieds. Elle empêche Luca de dormir car il a le sommeil léger. Et Après? Après, il est de mauvaise humeur.

Tu ne vas pas me contredire sur ce point, n’est-ce pas Luca?

À mi-chemin entre l’homme et la petite fille, ce que j’ai pris pour une tache d’huile continue de gigoter. Si on réfléchit bien, cela ressemble davantage à une ombre en mouvement qu’à une salissure.

Quelque chose m’échappe.

Je n’arrive pas à déterminer quel corps solide s’interpose entre les rayons du soleil et le bitume. Une silhouette s’esquisse. On peut tout imaginer : une tête minuscule, un semblant d’aile… un bras qui se termine par de longs doigts.

Le bras s’étire démesurément jusqu’à frôler Sophia. Ou plutôt l’ombre virevoltante qu’elle projette sur le sol.

La gamine titube, l’homme écrase sa cigarette et la femme ressort du bâtiment. Elle porte un grand sac poubelle en plastique noir. L’homme lui prend des mains. Il balance la charge par-dessus son épaule, puis extirpe un mouchoir de sa poche pour éponger la sueur de son front. Sous l’imperméable, sa chemise doit être trempée… Un imperméable, par cette chaleur! Le sac semble lourd. Que contient-il?

Le couple regagne la rue et la grille se referme lentement sur le ballot informe qui tressaute dans dos de l’homme. Pendant un instant, j’ai l’impression que plus rien ne vit dans la cour. Non, plus rien ne bouge, mis à part quelques feuilles rousses poussées par le vent.

Ça et les gesticulations de l’ombre. J’aimerais vraiment qu’on m’explique. Où sont-ils tous passés?

Si on ne pose pas les bonnes questions, on n’obtient pas les bonnes réponses, dit souvent Luca.

Mais bon sang, Luca! Où?

Là… Près de l’entrée! Les loustics… Tu ne les vois pas?

Ils parlent fort, font de grands gestes. D’un coup de pied léger, renvoient une balle égarée  vers les enfants.

Malgré le double vitrage, je peux entendre les cris des enfants. En fin de journée, lorsqu’elles sont chaudes comme celle-ci, la cour se remplit de mômes qui jouent jusqu’à tard dans la soirée. Ils se matérialisent de toutes parts. Un garçon décrit de larges cercles avec sa trottinette tandis le reste du groupe lui court après, Sophia en tête.

Le mystérieux halo s’est joint à la cavalcade. Il tourbillonne d’un enfant à l’autre…

Ma parole, il s’amuse!

D’un coup, une joie, une joie folle me saisit. Je frappe des mains. J’applaudis comme une gosse.

« Qu’est-ce que tu regardes? » s’inquiète Luca.

Du doigt, je désigne la tache sombre et mouvante.

« C’est un sac en plastique qu’on aura laissé traîner, commente-il platement. Les gens sont dégoutants. »

Je regarde à nouveau. Luca a raison : il s’agit d’un vulgaire sac en plastique noir. Le sac tourbillonne et se déforme au gré des rafales de vent. Comment ai-je pu le confondre avec une ombre, voire une tache d’huile?

« Tu devrais te reposer, dit Luca. Regarde, je ne suis pas venu seul : Céline m’a accompagné. »

Je réalise soudain qu’une troisième personne se tient dans la pièce. Je distingue mal son visage. Il fait sombre, si sombre…

Je la salue au plus simple :

« Bonjour madame. »

Si sombre… Le ciel aussi s’est obscurci. Des montagnes de nuages.

« Dis-moi Luca, sommes-nous en été ou en hiver? Et les enfants? Ils jouaient sous mes yeux et la seconde d’après… »

« Tu as encore oublié qui je suis, soupire-t-il. Je suis Simon, pas Luca… »

« Elle ne nous reconnaît pas, dit la femme. Elle n’a même pas l’air de savoir où elle se trouve… »

L’homme hoche la tête :

« Elle imagine qu’elle habite toujours dans sa cité pourrie. Entre nous, je ne suis pas mécontent qu’elle en soit partie, mais on ne chamboule pas si aisément quarante années de vie. Ne nous faisons pas d’illusions : À quatre-vingt-douze ans, son état n’ira qu’en empirant. »

Il se tourne vers moi et hausse le ton, comme si j’étais sourde.

« Tu as quitté ton appartement, tu te souviens? Tu ne pouvais plus vivre seule. Tu l’as quitté il y a longtemps. »

J’essaie de suivre, mais je me sens perdue. Constamment perdue, dès qu’on s’adresse à moi. Une question finit par se former dans mon esprit :

« Quel âge a Sophia ? »

« Ça fait peur de vieillir. » murmure la femme.

L’homme pose une main sur mon épaule :

« Tu as passé suffisamment de temps devant la fenêtre… »

Je n’ai pas envie qu’on me touche. Et de quoi se mêle-t-il? Je pourrais passer ma vie devant la fenêtre, à regarder les gens qui vont et viennent.

J’aime aussi beaucoup observer les pigeons.

L’homme insiste :

« Viens, allonge-toi un peu, Maman. »

Maman… ce mot me remplit de confusion… Décidément, quelque chose m’échappe.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

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20 réflexions sur “Ombre

  1. C’est dingue tout ce qui passe par la tête en lisant cette histoire ! Des instantanées de vies, des suppositions, des fabulations, jusqu’à la chute un peu inattendue mais pas tant que cela. Elle renvoie à cette idée de vieillesse qui effraie et pourtant je ne peux pas m’empêcher de penser que pour cette femme, sa vision du monde et de l’instant, très personnelle, n’en est pas moins très vivante. Je retiendrai ceci après ma lecture : C’est le regard que nous portons sur la vieillesse qui est terrible pas la vieillesse en elle-même.

    • Merci! Je me suis demandé ce qui pouvait se passer dans la tête d’une personne qui n’est plus totalement ancrée dans ce que nous appelons la réalité et voilà comment cette histoire est née. J’en suis, bien-sûr, réduite à faire des suppositions, mais il me semble que la vie reste la vie quelque soit ses conditions d’expression!

      • ben tu sais Anna , mon vieux papa ( 89 ans) n’est plus vraiment ancré dans la réalité, mais a quand même quelquefois des éclairs de lucidité, et s’en rend compte et là il nous fait très, très peine …ce n’est pas facile pour lui, ni pour nous ses enfants

  2. Belle réécriture ; d’avoir lu la première version et de m’en souvenir par bribe accentue l’impression de mémoire floue : je lis une phrase ; est-ce que je m’en rappelle, est-ce qu’elle m’évoque un passage déjà lu, est-ce que je crois m’en souvenir…. ça ouvre un petit abyme !
    bravo.

  3. tu as rallongé ton histoire en la fignolant, tu l’as enrichie de nouveaux détails…je me souvenais bien de ta chute ( qui fait peur , oui ça fait peur de vieillir comme ça ! ) mais pas des oiseaux, ni de Sophia et des gosses , ni du grand sac noir …
    je perds peut être moi aussi la mémoire comme ton héroïne :mrgreen:
    en tout cas bravo pour cette nouvelle version fort bien écrite 😉

    • Merci! Non, non, je ne crois pas que tu perds la mémoire. Mais nous lisons tant de textes! Difficile de se souvenir de tout les détails… Weekend chargé, je reviens justement la semaine prochaine pour te lire, toi, ainsi que quelques autres de mes blogueurs préférés…

  4. Toujours autant de plaisir et de curiosité à te lire. Je m’étonne que tu n’aies pas illustré avec un ou deux dessins. Ill a quelque chose de la veine fantastique de Maupassant et quelque chose d’Hitchock pour le côté malaise que tu installes. Puis-je rebloger?

    • Merci Maître Renard! La vérité est que j »aime les textes et les images qui se suffisent à eux-même. Donc, en général, je n’illustre pas… Quelles références! J’en rougit! Mais oui, Maupassant est un de mes auteurs préférés en terme de fantastique. Et bien-sûr, avec plaisir pour le reblog 🙂

  5. D’abord deux petits points négatifs que vous supprimerez de ce commentaire, s’il vous plait, car ce sont des détails. Le fond noir empêche une bonne lecture et le mot « tache » s’écrit sans accent circonflexe car alors, on le confond avec « tâche » qui veut dire travail et la lecture en pâtit aussi. Donc une fois ces deux points supprimés, gardez ce qui suit. Ce récit est mystérieux à souhait. Une ambiance tout à fait particulière, mélancolique, noire, s’en dégage et vraiment, l’atmosphère capte l’attention du lecteur jusqu’à son point final. Bref, j’aime beaucoup.

    • Pour commencer, merci de m’avoir signalé cette faute, que je fais sans cesse car jusqu’à présent personne n’avait pris le temps de me la souligner. Donc, à partir de maintenant, je ne la ferai plus. Une bonne chose! Après, concernant le fond noir, c’est un autre problème. Je trouve que ce fond met en valeur les détails des images que je poste, celles-ci étant elles-même assez sombres. Mais oui, j’ai conscience qu’en terme de lecture, blanc sur noir ne représente pas des conditions optimales. En même temps, je poste davantage d’images que de textes…
      Et enfin, merci d’être entrée dans ce texte qui aborde, il est vrai,un côté un peu sombre de la vie. Je pense que cela vaut la peine d’en parler, et d’en bien parler. Si ce récit vous a plu, ainsi qu’à d’autres, je ne me serais peut-être pas trompée en essayant.

  6. Je fais partie de ceux qui ont lu la première version.
    C’est plus effrayant que n’importe quel roman « noir » car cela semble une loterie. impossible de savoir à l’avance ce qu’il en sera de nous. Je me demande si ce n’est pas pire pour l’entourage que pour les malades eux-mêmes. Mais tu as fait une tentative remarquable d’entrer dans la tête d’un malade afin de nous faire partager ses pensées. De manière exacte ou non? Nous le saurons peut-être un jour ou peut-être pas…

    • Tant de choses dans nos vies semblent une loterie… Pour l’entourage, c’est dur. Pour le malade, il me semble qu’il peut y avoir des moments d’abandon et de lâcher prise total qui passent sans souffrance, et puis, comme le rappelle Juliette plus haut, des moments de lucidité très difficile à vivre.

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