De ma fenêtre

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Un plafond, le ciel,

Deux espaces en l’espèce,

Un œil en transit.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co 

Ce haïku est ma participation à l’Agenda Ironique de Janvier, organisé par Carnets Paresseux sur le thème : « Espèces d’espace ».

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Et le gagnant de L’Agenda Ironique est…

Dix-huit textes auront vu le jour sur le thème des Mondes invisibles : des textes poétiques, des textes narratifs, des histoires pleines d’humour, d’autres plus introspectives, des invitations à voyager, imaginer… Ce fut un plaisir de vous lire!

Et sans plus attendre, J’annonce les résultats :

Laurence Délis est la gagnante de l’agenda Ironique de décembre avec une récit qui nous laisse comme en apesanteur : Franchir le monde.

Carnets Paresseux est plébiscité pour organiser le prochain Agenda

Enfin je me permets de décerner un prix spécial, celui du meilleur commentaire, à Monesille et ses 24587 hôtes invisibles. Commentaire à lire sur l’article précédent.

Merci aux auteurs, aux personnes qui ont voté ou seulement lu les textes proposés. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une belle nuit de la Saint Sylvestre. Qu’elle soit festive ou sereine, à votre guise.

Et à l’année prochaine!

 

Agenda Ironique, les textes

Merci aux treize participants de l’Agenda Ironique de décembre! Êtes-vous prêts pour une excursion dans les mondes invisibles?  Voici les textes :

Textes poétiques et divagations

Mondes invisibles, monde sensible, Monesille ouvre le bal avec Oublier l’Invisible

Il aura suffit d’un Sursaut pour qu’Une Patte dans l’Encrier se décide au départ. Voyage introspectif en vue.

Gilles Duval rend palpable (Ô combien) ce monde invisible qu’est celui des phantasmes… Je n’en dirai pas davantage, lisez plutôt Une Femme en Quête de Statue (Texte sans titre à l’origine, et indiqué comme tel dans le tableau des votes que je ne peux plus modifier)

Réflexions et Philosophie, un acrostiche plein d’humour composé par Jacou…
« Alors comme ça… Vous philosophez? j’en suis fort aise. Eh bien! Dansez maintenant!
– Mais, oui avec plaisir! Dansons! »
Un bonheur ne venant jamais seul,  Jacou nous offre un second texte tout en rythme :  La Magie des Mots.

Promenons-nous Dans les Bois Écarlates en compagnie de Jobougon. Mot y es-tu? Entends-tu? Et nous, sommes-nous seulement capables d’entendre et de saisir le sens authentique des mots?

Les Mondes Invisibles? s’interroge Patchcatch. La vie quotidienne en regorge. Encore faut-il savoir regarder!

Le rêveur dort mais le rêve est d’or… un texte tout simplement intitulé Le Rêveur d’Or, par Bodoblog

Bien, à ce point de la lecture, que diriez-vous d’une petite pause?  Un café, peut-être?

Il suffit de demander!  Servi tout chaud par Carnet Paresseux : Le Chant de la Tasse, le genre de café dont on redemande.

Contes

Bienvenue dans Conte de Fées , un monde (fou, fou, fou) dont Valentyne nous ouvre grand les portes.

Au fil des saisons, Jean-Marie Albert nous emmène vers Noël (ça tombe bien, nous y sommes!) Traversons à sa suite Le Pont entre Deux Mondes .

Histoires à suivre

Une Patte dans l’Encrier nous revient avec un texte nettement plus fantaisiste que le premier, où un lutin met des bâtons dans les pattes d’un certain chat à la poursuite d’un certain dodo, le dit dodo ayant rejoint Le Monde Merveilleux Disparu.

Mais… mais… Qui revoilà, qui revoilou? Jacou!!! Et Le Fauteuil. Un Fauteuil Plus Loin, histoire à suivre? Je dirais même plus, mon cher Dupont : Affaire à suivre…

Nouvelles

Avez-vous l’âme aventureuse, la seule qui convienne à un explorateur de l’invisible? En ce cas, suivez sans hésiter Laurence Délis qui saura vous faire Franchir le Monde .

Aussi bref qu’implacable : Mémoire, par Walachniewicz

Carnets Paresseux nous propose un second texte, tout droit sorti des Brumes matinales, ces dernières réservant bien des surprises…

Et, en toute dernière ligne droite, un texte de Maître Renard : Le Mimosatier

Enfin, ma propre participation :  Signal (Pas vraiment eu le temps de fignoler, j’aimerais bien travailler l’introduction, notamment. Aussi je reviendrais peut-être un jour vous embêter avec une seconde version.)

Venons-en aux votes. Quels sont vos textes préférés? Vous avez jusqu’à trois choix.

Qui organisera le prochain Agenda Ironique? Second tour des votes :

Rendez-vous le 31 décembre pour le résultat des votes,

Et, pour continuer les festivités, je vous souhaite à tous

Un très joyeux Noël!

Le Signal

Les mains sur les hanches, Isa s’interroge.

« Il me semble que nous aurions dû bifurquer plus tôt… »

« Nous sommes perdues? s’inquiète Mélanie.

Depuis un moment déjà, les filles longent un sentier en bordure de bois. Elles ont prévu de rejoindre un étang où flottent des nénuphars – Enfin, pas que des nénuphars… À en croire la description d’Isa, l’endroit abrite une faune et une flore exceptionnelle.  La décision est prise de rebrousser chemin. La grande Isa marche vite. Elle a de longues jambes, des cuisses de cycliste et une énergie qui laisse Mélanie plusieurs foulées en arrière, hors d’haleine

« Encore désolée, s’excuse-t-elle, à peine essoufflée. Si seulement le soleil daignait se montrer… Drôle de temps, tu ne trouves pas? »

Il faudra faire avec, songe Mélanie.

Le signal est si faible, une lueur diffuse dans un ciel couleur opale.

Une pensée traverse l’esprit de Mélanie. Elle se dit qu’elles auraient mieux fait de continuer tout droit plutôt que d’opérer un demi-tour, idée insolite qui s’évapore aussitôt. Elle passe à autre chose. À deux reprise, la lueur dans le ciel a scintillé. Le moment serait-il venu de poser la question? Mélanie hésite une seconde puis se lance :

« Tu invites souvent des collègues de bureau dans ta maison de campagne ? »

Après tout, les filles ne se connaissent pas si bien. Et puis Mélanie s’étonne toujours un peu que les gens la jugent suffisamment sympathique ou intéressante, pour avoir envie de passer du temps avec elle. Elle craint aussi qu’ils ne changent d’avis en la connaissant mieux.

Isa sourit.

« Ah ah… un grand test que de passer des vacances ensembles! Plutôt réussi, non? »

« Test réussi », Mélanie goûte avec réconfort ces paroles. Elle suit en silence, le cœur empli d’une douce chaleur, confiante. Certes, son amie jette, par instants, de petits coups d’œil inquiets à la ronde. Elle n’est peut-être pas aussi sûre du trajet qu’elle voudrait le laisser croire… Quelle importance? Mélanie a confiance. La situation actuelle n’y change rien. D’abord, la grande Isa est gentille. Parfois, sa gentillesse sidère Mélanie. Cette invitation à partir en vacances ? Pure générosité! Dans un premier temps, Mélanie a été surprise, presque apeurée, au point de décliner l’offre. Puis le Signal s’est mêlé de l’affaire. Comme un courant souterrain, son étrange activité s’exerce en toutes choses et la lueur n’est jamais qu’une manifestation parmi d’autres.  Ainsi, derrière les évènements du quotidien surgissent d’autres figures, souvent des injonctions.

Isa ou Isabelle, ce prénom était revenu de manière continue, obsédante, pendant la semaine qui avait suivi le refus de Mélanie. Isabelle Huppert et Isabelle Adjani choisirent précisément cette période pour faire des retours remarqués sur le devant de la scène. On ne pouvait plus ouvrir un magazine ou allumer la télé sans tomber sur les deux Isabelle. Le prénom surgissait aussi partout sur le web, au détours de blagues idiotes ou sous la forme de pseudonymes. Enfin, la voisine de Mélanie insista pour lui prêter un livre – Les deux femmes n’entretiennent pourtant pas davantage que des relations polies. Ce soir là, elles s’étaient croisées sur le palier et venaient d’échanger un banal salut. « Tenez, prenez… avait dit la voisine, en sortant le livre de son sac. Je viens de le finir et j’ai tout de suite pensé à vous. » Il s’agissait d’un polar. Écrit par une certaine Isabelle Dubois. Ou Dubreuil, peu importe. Après cinq jours de résistance aux sollicitations du Signal, Mélanie s’était résolue à retourner voir la grande Isa : « Tu vas me traiter de girouette, mais j’ai changé d’avis. J’ai très envie de partir avec toi… »

« Vraiment, je ne suis pas déçue, assure Mélanie dans un élan de gratitude. La région est magnifique! »

« D’accord, mais  je m’en voudrais d’être un mauvais guide…  »

À ces mots, la lueur frémit de nouveau. Isa désigne de la main le corps de ferme qu’elles ont croisé un peu plus tôt. Les bâtiments apparaissent au loin, tapis derrière un gros bouquet d’arbres.

« Là! Nous aurions dû bifurquer à ce niveau… tu te souviens du sentier sur la gauche? »

Mélanie répond que non, sans trop s’inquiéter de l’effet produit. Juste au-dessus du bosquet, la lueur a gagné en intensité et Mélanie n’a de cesse de la scruter. D’un coup, le halo se contracte jusqu’à devenir un point incandescent. Elle ferme les yeux, en vain. Le point blanc est toujours là, incrusté sous son crâne. Quelque part, des aboiements éclatent. Le bruit et la lumière fusionnent en une seule pulsation, très douloureuse. Elle entend :

« Sérieux? Tu ne te souviens pas? »

Putain de mal de tête!

« Excuse-moi, Isa… Tu dis? »

« Tu ne te souviens pas? » répète Isa d’une voix mal assurée.

Un silence, puis elle ajoute :

« Moi, c’est du chien dont je ne me souvenais pas… »

Les filles restent immobiles en plein milieu du passage, à fixer anxieusement les bâtiments et leurs environs.

« Tu as peur des chiens ? » finit par demander Mélanie.

Isa l’interrompt d’un geste de la main.

« Chut… On dirait le son d’un moteur… »

« C’est peut-être la voi… »

« Chut! »

… ture des habitants de la ferme… Quoi d’autre? Une machine agricole? Les ornières qui sillonnent le sol témoignent du passage d’énormes roues.

Non, décidément, elle a beau tendre l’oreille, Mélanie ne discerne que les aboiements. Au moins, les bruits ne la font plus souffrir. Une migraine… Quelle migraine? Elle inspire profondément.

« Il doit y avoir une route plus bas, affirme Isa. Exactement ce qu’il nous faut! Cela va m’aider à me repérer… Suis-moi, nous allons couper à travers champs. »

Je ne prends jamais de bonnes décisions par moi-même, songe Mélanie en lui emboitant le pas. Je préfère quand vous me dîtes quoi faire.

Un scintillement fugace lui redonne courage. Elle continue d’interroger le Signal : Sommes nous réellement perdues et est-ce pour cette raison que je vous reçois mal? Ou avons-nous seulement besoin de nous perdre un peu? Luttant contre les herbes hautes, elle réalise l’indifférence de la nature. Une ronce agrippe sa manche. Elle s’arrête pour la décrocher, relève les yeux. Le voile nuageux parait plus dense. La lueur s’est réfugiée dans la brume. Un essaim d’oiseaux traverse silencieusement le ciel.

Les filles ont atteint la lisière du champs. Des chênes de petite taille forment une haie clairsemée.  À travers, on aperçoit sans surprise un autre champs. Un fil barbelé court parmi les troncs.

« La terre a été retournée, remarque Mélanie. Nous devrions éviter de la piétiner. »

Elle espère une approbation, un reflet entre les nuages ou seulement une palpitation plus forte que les autres dans sa poitrine. Rien ne vient. À la place, Isa  approuve :

« Nous n’avons qu’à marcher sur le côté. »

À quatre pattes, les filles passent sous le barbelé et reprennent leur progression, le long du labour. Mélanie note que son amie a singulièrement ralenti le pas.

La troisième parcelle est en friche, comme la première. Le terrain descend en pente raide vers une chênaie. À son extrémité, circule un chemin qui  ressemble beaucoup à celui qu’elles ont quitté plus tôt. Sauf que, songe Mélanie, ce sentier-ci, et les bois qu’il côtoie, se trouve en contre-bas du champs d’herbes folles. Cette configuration inversée éveille sa curiosité. Isa ne partage visiblement pas le même enthousiasme. Elle  exhale un long soupir:

« J’ai une ampoule au talon. Et je ne me rappelle plus si j’ai emporté les pansements. Laisse-moi regarder… »

Elle laisse tomber son sac à dos sur le sol et aplatit l’herbe du pied, vérifiant l’absence de ronce ou de chardon avant de s’asseoir. Avec des gestes brusques, elle répand le contenu du sac qu’elle a coincé entre ses jambes : Une bouteille d’eau à moitié vide, les restes du pique-nique…

Mélanie s’accroupit à ses côtés. Elle montre le chemin du doigt :

« Continuons par là », dit-elle le plus gentiment possible.

Isa ne répond pas, trop occupée à délasser sa chaussure.

« Si tu veux je vais voir pendant que tu te reposes », insiste Mélanie.

« Ne nous séparons pas. »

« Alors viens! »

« Deux minutes, d’accord? J’ai une ampoule au talon. »

Mélanie se relève d’un bond.

« Je reviens! »

Isa, qui ne comprend pas, lui crie d’attendre. Mais Mélanie dévale déjà la pente herbeuse.

Qu’y-a-il de si pressé? se demande-t-elle.  Elle aurait préféré rester. Cependant, la lueur prend de la vigueur et chaque fois qu’elle n’a pas écouté les instructions du signal, elle s’en est mordu les doigts.

Elle réitère néanmoins : Pourquoi? hein? Qu’y-a-il de si pressé? Une réponse lui vient : Quelque chose dont nous n’avions pas idée nous attend au bout de ce chemin.

Mélanie regrette le plus sincèrement possible son moment de doute, ça et le sentiment d’injustice. Le pardon lui est accordé si elle sait se montrer sincère. Il faut, se répète-t-elle, pas demain, ni même dans une heure. Maintenant.

Curieusement, la proximité des bois la rassure. Elle avance en gardant la lueur dans sa ligne de mire. Elle commence à apprécier la sensation du mouvement de ses muscles. Elle se sent bien, consolée.

Confiante.

Par Anna Coquelicot

Agenda Ironique du mois de décembre

C’est avec plaisir que j’accueille sur mon blog l’Agenda Ironique de décembre!

Un Agenda hivernal… Allez, on se calme, on se pose. L’heure est au ressourcement (que ceux qui aiment le grog et le vin chaud lèvent la main…) Prenons exemple sur la nature : elle s’est repliée dans le secret de la terre et reprend des forces avant l’explosion du printemps. Tout est là, bien en vie mais aussi bien caché…

Pour l’Agenda Ironique du mois de décembre, je propose donc comme thème : « Mondes invisibles »

Nouvelles, poèmes, contes, images… Lèverez-vous un coin du voile? Quel sera votre monde invisible?

Les dates? Disons qu’elles rimeront avec réveillon : Jusqu’au 24 pour envoyer les textes, votes du 25 au 30, proclamation des résultats le 31 décembre.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois de décembre, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Et merci à tous de m’avoir attendue pour ce dernier Agenda de l’année!

De fil en flamme

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Si tu croises une vielle femme munie de sa quenouille,

Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de la saluer.

Mais si le brin vient à se rompre, passe ton chemin.

Tire la chevillette, la bobinette cherra.

De fil en flamme, et en toute occasion, poursuis l’escarbille.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ceci est ma participation à l’agenda ironique organisé, en ce mois d’avril, par Carnet Paresseux sur le thème de « suivez le fil ».

La bibliothèque

La fillette se tenait immobile en plein milieu d’une allée de livres. Elle portait un déguisement de princesse d’un rose crasseux, le genre de panoplie qui ressemble davantage à une chemise de nuit qu’à une robe. Bouche ouverte, elle pleurait en émettant un chuintement à peine audible.

Hypothèse la plus probable :

« Tu ne sais pas où sont tes parents? »

Elle a hoché du menton. J’ai pris la gamine par la main et nous avons commencé à chercher. Comme elle étouffait un gros sanglot, j’ai essayé de la distraire :

« Tu viens souvent ici, à la bibliothèque? Tu sais lire? »

La gamine a haussé les épaules.

« Moi, j’aime beaucoup lire », ai-je continué.

« Pourquoi? »

« Parce que j’aime bien imaginer, rêver, découvrir de nouvelles choses… »

« Pourquoi? »

Ne savait-elle produire d’autres sons que ces deux notes plaintives? Ma paume est devenue moite au contact de la petite main. À voix haute, j’ai commenté :

« Un vrai labyrinthe, cette bibliothèque! Pas étonnant que tu aies perdu tes parents… »

À moins que ce ne soit l’inverse.

la fillette a brisé net le cours de mes mauvaises pensées. Elle a prononcé d’une traite :

« Attendons que la lune se lève et nous retrouverons le chemin de la maison…  »

J’ai marqué une pause, haussé un sourcil.

« Comment? Tu peux répéter?»

« Ben… on devrait peut-être attendre que la lune se lève..» a-t-elle bredouillé.

Une image intérieure s’est alors formée, celle de mon fils en train de s’endormir tandis que je lisais doucement sous la lueur d’une lampe de chevet.

Elle venait de réciter, avec un naturel déconcertant, une réplique tirée d’un conte des frères Grimm.

« Alors là… tu m’en bouches un coin! me suis-je exclamée. Aurions-nous les même références? J’ai un garçon qui a à peu près ton âge. Je lui raconte souvent cette histoire… »

Je l’avais même rabâchée un nombre incalculable de fois. Mon fils en redemandait. Hansel et Gretel ou l’histoire d’enfants égarés au plus profond des bois par leur horrible marâtre et recueillis dans une étrange maison de pain d’épice, en vérité l’antre d’une sorcière cannibale.

Je me suis un peu radoucie :

« Nous allons plutôt demander à la gentille dame de l’entrée si elle veut bien faire une annonce. Voyons, de quel côté se trouve l’accueil? »

Une hésitation, un doute… J’ai soudain réalisé qu’une ambiance quasi-crépusculaire régnait parmi les allées. Le jour déclinait et les baies vitrées s’assombrissaient de minute en minute.

J’ai marmonné, moitié pour moi-même :

« Ce serait trop leur demander que d’allumer les néons? Ne me dis pas qu’ils font des économies d’énergie… »

Une plaisanterie circulait sur le net à ce sujet : « Mesdames et messieurs, suite à diverses restrictions budgétaires, nous avons éteint la lumière au bout du tunnel… »

Ici, on ne blaguait pas. Quelle folie de supprimer ainsi l’éclairage Pas un lecteur attardé parmi les livres, Pas le froissement d’une page qu’on tourne. Rien. Je me suis demandé combien de romans alignés sur les étagères contenaient l’expression « silence de mort »…

Ça m’a prit d’un coup, une sorte de vertige, devant les kilomètres de papier imprimé que la pénombre rendait indéchiffrables. Des milliers de phrases. Millions de mots. Sans compter les motivations obscures qui avaient peut-être initié leur rédaction…

Peut-être aussi que je travaillais excessivement du chapeau. La gamine avait fini par me communiquer son stress. Et ce n’était qu’un début.

Sa main a lâché la mienne. Elle s’est mise à courir malgré mes protestations :

« Attends, ne nous séparons pas… Non! Pas par là…D’accord, tu as gagné, je ne te vois plus. Reviens maintenant! Évitons de jouer à cache-cache, tu veux? »

Peine perdue. Ma protégée s’était envolée. Et un vague pressentiment me susurrait que j’aurais toute les peines du monde à obtenir qu’elle se tienne tranquille.

Il faisait très sombre. Quelle heure était-il? J’ai voulu consulter l’affichage horaire de mon téléphone… Et merde! Plus de batteries!

J’ai poussé un profond soupir. Résumé de la situation : Le sort me confiait la charge d’une gosse ingérable, la nuit et le silence avaient envahi le bâtiment et tout signe de présence humaine s’était volatilisé. Je ne me souvenais pourtant d’aucun communiqué stipulant l’extinction des feux.

« Reviens, ai-je appelé, nous devons trouver un gardien… C’est ta voix que j’entends? À qui parles-tu? »

Je percevais clairement les bribes d’un dialogue :

« Qu’est-ce que tu fais? » disait-on.

Réponse :

« Je dessine un rond… »

Un rond?  Des paroles confuses mais le second timbre se distinguait avec netteté  du premier. Chacun présentait des accents juvéniles :  deux gosses pour le prix d’un, j’en aurais mis ma main au feu! À en juger par la provenance des sons, les compères ne se tenaient pas à plus de cinquante centimètres, de l’autre côté du rayonnage.

J’ai progressé le long de la cloison sans cesser de tendre l’oreille. Les bavardages s’étaient tus. Pendant un instant, je n’ai distingué que le bruit de mon propre souffle. J’ai atteint le segment voisin et découvert la fillette agenouillée près d’un jeune garçon. Elle m’a jeté un bref regard avant de ramener ses yeux vers le sol où s’affairaient les doigts agiles de son camarade.

À cette distance, dans l’obscurité, je ne parvenais pas à discerner ce qu’ils fabriquaient exactement. J’ai mené une approche feutrée. Le garçon ébauchait un cercle en alignant de petits cailloux blancs. Un profil buté, des cheveux blonds. Je me suis attardée sur le dessin des pommettes que l’ombre épousait avec délicatesse.

Les enfants se ressemblaient beaucoup.

Une question évidente m’a traversé l’esprit :

« Vous êtes frère et sœur? »

J’ai acté l’absence de réaction et continué :

« Où sont vos parents? »

« On dirait qu’ils nous ont abandonnés », a dit le garçon sans lever la tête.

« Nous sommes perdus dans la forêt », a précisé la fillette.

De quoi perdre patience.

« Stop! Ne me prenez pas pour une idiote! Moi aussi, je connais les contes de Grimm sur le bout des doigts, et tout particulièrement Hansel et Gretel. Nous sommes d’accord, c’est une super histoire, mais là, on ne joue plus. Vous ne remarquez rien d’inhabituel? La bibliothèque… Bon sang! Elle est fermée et ils nous ont oubliés à l’intérieur! »

je n’osais même pas imaginer l’angoisse de mon mari si je ne rentrais pas, contrainte de passer la nuit dans une bâtisse cadenassée.

Quant à ces deux là, comment expliquer que personne ne se soit inquiété de leur disparition?

«  Répondez-moi : Où sont vos parents? »

Je comptais pour du beurre. Le garçonnet a ramassé les cailloux qu’il a fourrés dans sa poche. Il s’est redressé. Son regard a glissé sur moi comme si je n’existais pas, puis quelque chose a capté son attention. La minute d’après, il s’élançait droit devant, sa sœur sur les talons.

« On ne court pas dans la… » ai-je commencé.

Un pur réflexe de ma part. Je n’étais pas leur mère.

J’ai fermé les yeux. Mon instinct me conseillait de rejoindre la sortie. Si je trouvais porte close, il me restait l’espoir de dénicher un téléphone à l’accueil. Mais je n’avais aucune idée de la direction à prendre. Je la connaissais pourtant par cœur cette petite bibliothèque de quartier! Étrange sensation. Je ne savais plus du tout.

J’ai avancé presque à tâtons, longé d’interminables rangés d’ouvrages sans parvenir à trouver mes repères. Et un tournant à droite, deux sur la gauche, un cul de sac… Pourquoi l’obscurité paraissait-elle si dense? Pourquoi tant de rayonnages et de mots définitifs?

« Pourquoi? » ai-je mentalement parodié en pensant au ton pleurnichard, insupportable, de la fillette lors de nos premiers échanges. Et j’ai aussitôt senti monter des larmes.

« Où êtes vous, les enfants? S’il s’agit d’une blague, elle n’est pas drôle… »

Mais non, seul mon cerveau me jouait des tours, désorienté par les ténèbres. Des rires ont résonné à proximité…

« Je vous entends mais je ne vous vois pas », ai-je commenté.

Trois secondes se sont écoulées et de nouveaux éclats me sont parvenus : une sonorité lointaine cette fois, aux antipodes de l’endroit où le chahut initial avait retenti. Comme si on pouvait parcourir quarante mètres en trois secondes!

« Revenez ou vous allez vous perdre… pour de vrai… »

Le rire s’est éteint. J’ai hésité avant d’ajouter :

« Et nous savons ce qui attend les enfants perdus… c’est écrit… »

Les enfants perdus se dirigent toujours vers la maison d’une sorcière, inexorablement, fut-elle en pain d’épice. Tout était écrit ici, dans la forêt des mots définitifs et des motivations obscures… un terrain de jeu idéal à condition de trouver la sortie, un jour.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation au concours de l’agenda ironique d’avril sur le thème du quiproquo, organisé par le blog de leodamgan

Le récit a un peu dérivé en cours d’écriture mais je pense être restée dans le thème car les protagonistes évoluent sur des plans trop différents pour se comprendre. Par contre, c’est beaucoup trop long. Comme j’avais commencé, j’ai eu à cœur de terminer cette histoire et je ne voyais pas comment la développer en moins de mots. Je ne sais pas si leodamgan la jugera recevable…