Fleurs et démons

Lucette entre sur la pointe des pieds dans la chambre. Depuis le lit, son mari lui adresse un pâle sourire.

« Enlève ça, implore-t-il, enlève tout de suite! »

Une plume noire traine sur le plancher. Fabrice y voit un mauvais présage. Lucette ne dit rien. Elle obéit, se penche et ramasse la plume qu’elle fourre dans sa poche.

Fabrice est malade. Son psychisme a déraillé subitement. Il voit un cercle de figures sombres, toutes démons, côtoyant des cerisiers en fleur. Il tend la main, essaye en vain de frôler les pétales délicats. Son bras s’abaisse. Il prie pour qu’on le délivre des cauchemars et des rêves, autant des démons que des fleurs. Rendez-moi mon humanité, supplie-t-il, mon humanité prosaïque. Il avale quotidiennement une médication censée stabiliser les schizophrènes. Parfois, il prend trop de cachets. J’irais jusqu’au bout pour qu’on me rende à moi-même, pense-t-il en gobant antipsychotiques sur antidépresseurs, et si j’en meurs, peu importe, je ne peux plus vivre dans cet état. Fabrice s’endort. Lorsqu’il se réveille rien n’a changé.

Pendant ce temps, Lucette travaille, s’occupe de l’administratif, du ménage. Elle a prit un amant, un homme qui la satisfait sexuellement et qui l’embrasse sur le front quand elle se plaint de son époux devenu fou.

Fabrice est-il au courant de cette liaison? S’il l’était, cela lui serait égal, ou presque. Il a perdu la mémoire affective de Lucette. Alité, Il a l’impression de sortir de son corps. Pour l’heure, il vit un improbable exorcisme où des saints sans compassion lui font répéter gloire à Dieu, mort à satan.

Loin de la maison, dans la lambrusque, Lucette a rejoint son amant. D’un geste nerveux, elle chasse un maringouin qui rode un peu trop près. Elle plonge la main dans sa poche…

« Voici la nouvelle lubie de mon mari », annonce-t-elle.

Elle fouille mais la plume semble avoir disparu. Ses doigts saisissent à la place un objet mou et humide. Le couple reste là, à observer une fleur rose pâle, superbe et fraiche malgré son séjour dans la poche…

« On croirait que tu viens de la cueillir au cerisier », s’étonne l’amant tandis que  la mémoire de sa compagne résonne des descriptions que Fabrice a fait de ses visions.

Lucette jette la fleur au sol.

« N’en parlons plus. »

« Mais… »

Elle essuie ses mains contre sa robe comme si elles étaient sales avant d’inspirer un grand coup.

« N’en parlons plus, je te dis… »

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de mai où il est question d’y faire ce qu’il nous plait, avec des mots imposés cependant : énergumène, schizophrène, lambrusque, maringouin. Ce mois-ci, l’Agenda est organisé par La Plume Fragile.

Les votes sont chez Laurence Délis.

Publicités

Et le gagnant de L’Agenda Ironique est…

Quinze textes auront vu le jour sur le thème des épis de pereskia et des fourmis tambocha. J’ai tant apprécié vos propositions qu’il m’a été difficile de n’en choisir que trois.

Et sans plus attendre, J’annonce les résultats :

Ecri’turbulente est la gagnante de l’agenda Ironique d’avril avec un texte plein de piquant : Le cactus et la fourmi

Laurence Delis et La Plume Fragile sont plébiscités pour organiser le prochain Agenda. Comment s’organiseront-ils? Je les laisse décider.

Enfin je décerne le prix du meilleur commentaire, à  chachashire et sa clé confite,  à lire sous l’article intitulé la tanière (commentaires)

Merci encore aux auteurs, aux personnes qui ont voté ou seulement lu les textes proposés.

Agenda Ironique d’avril, les votes

Merci aux participants de l’Agenda d’avril. Sans plus attendre voici la liste des auteurs et des textes :

La Licorne :

Pereskia, déprime et tambocha

Jobougon :

Toute lecture d’une situation dépend de l’angle où le lecteur se place

Ecri’turbulente :

Le cactus et la fourmi

Je ne vous promets pas

Vésanie

Qu’as-tu vu petit homme

Patchcath :

La tante Bocha et le père Eskia

Carnets paresseux :

La course dans le ciel

La parole est aux oiseaux

Andrea Couturet :

L’âme d’Aimé

Laurence Delis :

Au regard de nos manques

victorhugotte :

Voyage

Iotop :

Ses yeux noirs et profonds comme deux puits en prolongement

Anna Coquelicot :

La tanière

chachashire :

Un seul lit trop bas, tu sors !

Et maintenant, place place votes! Quels sont vos textes préférés? Vous avez jusqu’à trois choix.

Qui organisera le prochain Agenda Ironique? Second tour des votes :

Bonne lecture et bons votes!

 

 

La tanière

Le soleil entre à flots dans la chambre, tapant contre les vitres et projetant sur le sol de grands carreaux lumineux. Ceux-ci ont presque atteint  le lit. Lucien en conclut qu’il est environ dix heures du matin. Il se réjouit de sa grasse matinée, tend le bras et saisit un livre qui traîne sur la table de chevet. II aime débuter ainsi le weekend, avec un peu de lecture dès le réveil…. Aimé Césaire? Parfait! Il ouvre le recueil au hasard et commence à lire :

tant pis si la forêt se fane en épis de pereskia

tant pis si l’avancée est celle des fourmis tambocha

tant pis si le drapeau ne se hisse qu’à des hampes

desséchées

tant pis…

Lucien tourne la page pour lire la suite et ce qu’il découvre le prive de respiration pendant cinq bonnes secondes. La porte s’ouvre brusquement, il l’entend à peine, ne lève pas davantage le nez quand Karine traverse la chambre en coup de vent. Interdit, il contemple les bouts de papier déchirés qui émergent de la pliure.

Enfin, il dit :

« Encore… des pages arrachées… quelqu’un… quelque chose… s’en est encore prit à mes livres! »

« Ce n’est pas moi », répond sèchement Karine.

« Mais qui? »

« Peut-être le chat. »

A son intonation sarcastique, il daigne enfin la considérer. Elle se tient de dos et fouille dans la penderie avec des gestes nerveux.

« Ça ne va pas? » s’enquiert-il.

« J’ai mal dormi… Des bruits de pas m’ont réveillée pendant la nuit »

Il baisse de nouveau les yeux vers la pliure tandis que les mots de Karine cheminent dans son esprit. Des bruits de pas…

Quelqu’un… quelque chose…

Lucien referme le livre, décidé à écouter sa femme avec attention.

« On arrêtait pas d’aller et venir entre la cave et l’extérieur, explique-t-elle. J’avais déjà entendu ce manège à plusieurs reprises, les semaines passées… Mais ce matin, je me suis enfin décidée à descendre à la cave… »

« Et? »

« Suis-moi » dit-elle d’un ton qui ne tolère pas la réplique.

Un peu déconcerté, il enfile ses pantoufles.

Karine et Lucien habitent une petite maison dans le style des années trente au fond d’un jardin escarpé. De l’avis général, l’ensemble est charmant mais cette agencement présente un défaut : les eaux de pluie dévalent la pente du jardin, gorgeant le sol et les murs de la cave d’humidité. Ils ne peuvent rien entreposer à cet endroit, n’y mettent quasiment jamais les pieds.

En pyjama,  Lucien frissonne. Karine presse l’interrupteur et l’ampoule qui pendouille au plafond émet une faible lumière jaune. Bouche bée, Lucien distingue un énorme tas d’ordure. Les déchets trônent en plein milieu de la pièce.

« C’est écœurant », murmure Karine.

Des branches et des feuilles mortes se mêlent à des lambeaux de tissus sales. Lucien s’approche. Il reconnait des bouts de ficelle,  de papier…

« Les pages, halète-t-il, les pages qu’on a arrachées à mes livres… on dirait un amoncellement de… »

« Rien à voir avec un amoncellement, coupe Karine. C’est une construction! Regarde… »

Elle désigne du doigt un orifice.

Il se penche pour mieux voir.

« Ça ressemble à une entrée… « , commente-t-elle.

« Ce serait-une sorte de… tanière? Mais quel animal… »

« Un animal? tu veux rire.! Tu as vu la taille de ce truc? »

« Alors quoi? »

« Cette nuit, quand je me suis réveillée, ton côté du lit était vide, lâche-t-elle abruptement. Et ce n’est pas la première fois »

D’un regard, il essaye de désamorcer les soupçons qu’il sent poindre chez elle. Peine perdue.

« J’ai peut-être recommencé mes crises de somnambulisme… » avance-t-il prudemment.

Karine hoche de la tête. Lucien inspire profondément :

« Et tu crois que je suis le responsable de cette… chose? »

« Qui d’autre? Prends rendez-vous chez le médecin! »

« Écoute, j’ai déjà consulté… »

« Retourne-s-y! »

Sur ces paroles, elle tourne les talons et remonte quatre à quatre les marches de l’escalier.

Lorsque Lucien retrouve Karine au salon, elle est recroquevillée sur le canapé en train de pleurer. Il ne peut s’empêcher de relativiser. Malgré la découverte choquante qu’ils viennent de faire, la réaction de Karine est peut-être aussi liée à un cumul : La maladie de sa mère, le boulot et la promotion qui lui est passée sous le nez… Il s’assoit à côté d’elle, lui caresse les épaules pour la consoler.

« Demain, je nettoierai la cave, dit-il gentiment. En attendant je te confie la clef. Cache la. Comme ça, si je me lève la nuit, je ne pourrais pas y retourner. »

« Et qui nous dit que tu n’entreprendras pas une nouvelle construction ailleurs? En plein milieu du salon par exemple. »

Lucien voudrait promettre que cela n’arrivera pas. Malheureusement, il n’est sûr de rien.

« Je nettoierai aujourd’hui », décide-t-il.

« Nous devions faire les courses, aujourd’hui, et nous occuper du jardin… »

« Tu peux le faire sans moi? »

Karine acquiesce.

Lucien passe les deux heures qui suivent à étudier la structure, lui tournant autours, contemplant les enchevêtrements complexes qui la composent.  Il se demande à quoi cela peut ressembler de l’intérieur. Il lorgne l’orifice, songe qu’il lui serait facile de s’y faufiler… Cette pensée n’a pas plus tôt frôlé son esprit qu’il décide de regagner le jardin et la lumière du jour.

Karine s’active à désherber une plate-bande de rhododendrons. Elle a enfilé un tablier ainsi que d’épais gants en plastique. Elle lève la tête, lui sourit.  Aurait-elle fait un examen de conscience, jugé sa réaction trop brutale? Rassemblant son courage, il annonce  :

« Je ne sais pas par quel bout commencer. Je crois que je vais m’adresser à des professionnels… »

« Comme tu voudras », dit Karine.

Ils passent le reste de la journée et la soirée sans aborder le sujet. Au moment du coucher, Karine lui souhaite  une bonne nuit, aimablement. L’expression de son visage demeure crispée. Lucien en conclut qu’elle n’accepte toujours pas la situation. Cette constatation lui cause de la peine et un peu de rancune.

Il garde longtemps les yeux ouverts sans pouvoir dormir. Il trouve de plus en plus injuste l’hostilité de Karine à son égard. Las de fixer le plafond, il se lève.

De retour à la cave, Lucien commence par inspecter l’orifice à l’aide d’une torche. Le rayon lumineux dévoile une sorte de boyau puis se perd dans les entrailles de la tanière. Il hésite un peu devant la perspective de s’y glisser. Lentement, il s’agenouille, examine de nouveau le boyau. Avec un soupir, il s’allonge à plat ventre et commence à  ramper. Il aboutit rapidement à une cavité. Celle-ci est suffisamment spacieuse pour qu’un homme puisse s’y tenir assis. A la lueur de la torche, il observe les entrelacs qui charpentent les parois. C’est moi qui ai construit ça? s’étonne-t-il. Ses yeux tombent sur une page arrachée. Les bouts de phrases qu’il déchiffre le font sourire. Lucien ferme les yeux et, sans transition, songe aux épis de pereskia, à l’avancée des fourmis tambocha : Une faune et une flore qu’il ne connait pas vraiment mais ces mots lui évoquent aussitôt des images de forêts humides et chaudes.

Lucien prend ses aises. Il se love au creux de la cavité.  La suite du poème qu’il n’a pu achever de lire lui revient en mémoire. Il connait le texte  par cœur. De tête, il récite :

tant pis

tant pis si l’eau s’épaissit en latex vénéneux préserve la parole rends fragile l’apparence capte aux décors le secret des racines la résistance ressuscite

autour de quelques fantômes plus vrais que leur allure

insolites bâtisseurs

Oui, pense-t-il, quel insolite, insolite, insolite… quel insolite bâtisseur je suis.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma propre participation à l’Agenda Ironique d’Avril où il est question d’Aimé Césaire, d’épis de pereskia et de fourmis tambocha.

Agenda Ironique d’avril

Bienvenue pour l’Agenda du mois!

Commençons tout de suite par un poème d’Aimé Césaire :

Insolites bâtisseurs :
tant pis si la forêt se fane en épis de pereskia
tant pis si l’avancée est celle des fourmis tambocha
tant pis si le drapeau ne se hisse qu’à des hampes
desséchées
tant pis
tant pis si l’eau s’épaissit en latex vénéneux préserve la parole rends fragile l’apparence capte aux décors le secret des racines la résistance ressuscite
autour de quelques fantômes plus vrais que leur allure
insolites bâtisseurs

Maintenant, je vous propose un Agenda Ironique qui traitera  des épis de pereskia et des fourmis tambocha. Connaissez-vous cette faune et cette flore? Sinon cherchez, imaginez, inventez, détournez… Ceci en prose ou en vers.

Les dates? Jusqu’au 25 pour envoyer les textes, vote du 26 au 29 et proclamation des résultats le  30.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois d’avril, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Les textes :

La Licorne : https://filigrane1234.blogspot.com/2019/04/vengeance.html

Jobougom : https://jobougon.wordpress.com/2019/04/06/toute-lecture-dune-situation-depend-de-langle-ou-le-lecteur-se-place/#comment-10815

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/09/le-cactus-et-la-fourmi/

Patchcath : https://patchcath.wordpress.com/2019/04/11/la-tante-bocha-et-le-pere-eskia/

Carnets paresseux : https://carnetsparesseux.wordpress.com/2019/04/12/la-course-dans-le-ciel/comment-page-1/#comment-15928

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/13/je-ne-vous-promets-pas/

Ecri’turbulente : https://ecriturbulente.com/2019/04/14/

Andrea Couturet : https://epaisseursansconsistance.com/2019/04/15/lame-daime/

laurence délis : https://palettedexpressions.wordpress.com/2019/04/16/au-regard-de-nos-manques/

victorhugotte : https://victorhugotte.com/2019/04/17/voyage/

iotop : https://ledessousdesmots.wordpress.com/2019/04/18/ses-yeux-noirs-et-profonds-comme-deux-puits-en-prolongement/

Anna Coquelicot : https://annacoquelicotimages.wordpress.com/2019/04/21/la-taniere-2/

Ecri’turbulente :https://ecriturbulente.com/2019/04/20/quas-tu-vu-petit-homme/

chachashirehttps://differencepropre.wordpress.com/2019/04/21/un-seul-lit-trop-bas-tu-sors-ai-avril-19/

Carnets Paresseux : https://wp.me/p3i9co-3Gs

En attendant le bus

« Qu’est-ce que c’est que ce truc? » me suis-je demandé en marquant une halte.

Le lampadaire se dressait, solitaire, au bord de la chaussée. Aucun autre éclairage public ne semblait devoir venir ponctuer cette petite route de campagne, ni avant ni après. J’ai contemplé le halo lumineux chargé d’humidité et manqué de reculer en découvrant la silhouette qui s’y dessinait. En regardant mieux, je me suis un peu apaisée : Une femme… une femme seule, comme moi…

Je me suis armée d’un sourire courageux et j’ai approché de quelques pas. La femme avait les cheveux gris. Elle portait un épais manteau de laine brune.

« Bonsoir », l’ai-je salué.

Elle a répondu d’un petit signe de tête, sans me regarder. J’ai songé que je ferais mieux de poursuivre mon chemin mais ma curiosité était piquée.

« Vous attendez quelque chose? »

« J’attends le bus », a-t-elle dit.

« Un bus? Dieu soit loué! Cela fait plus d’une heure que je marche…

Avec un brin de méfiance,  je me suis ravisée :

« Je ne vois pas d’arrêt… et il est bien tard… »

Elle a haussé les épaules.

« On l’attend toujours ici, au pied du lampadaire… »

« Si vous le dîtes… »

Fouillant dans mes poches, j’ai sorti un paquet de Chesterfield que je lui ai tendu:

« Cigarette? »

« Non merci. »

Sans transition elle a ajouté :

« Avant, j’habitais au bord de l’Océan Atlantique. J’aimais bien le bruit des vagues. »

J’ai rejeté une bouffée de fumée.

« Ah bon… et maintenant? »

« Maintenant? J’attends le bus. »

« Je voulais dire… vous habitez la région? »

« Je rends visite à ma fille. Cela fait vingt ans qu’on ne s’est plus vu. »

« Vingt ans…  J’espère que vos retrouvailles se passeront bien… Moi, je reviens de la ville. On devait me raccompagner mais je me suis faite plantée en beauté. J’ai cherché un Huber, voire un taxi… rien trouvé. Bref, me voilà obligée de rentrer par mes propres moyens, à la nuit tombée pour ne rien arranger! »

La femme m’a jeté un coup d’œil en coin.

« Je vois. »

« Je suis en vacances, ai-je continué. Beau pays! De l’air pur, des paysages évocateurs… J’ai loué un gîte… »

« Je vois », a répété la femme.

Puis :

« Méfiez-vous des chiens. Il y en  a beaucoup par ici. J’aime bien le bruit des vagues mais je déteste quand les chiens aboient. »

Je me suis soudain sentie très mal à l’aise. Je l’ai observée, petite et râblée dans son manteau trop grand… J’ai hésité quelques secondes avant de prononcer :

« Vous avez besoin d’aide, madame? »

La femme a de nouveau haussé les épaules.

« Bien, ai-je décidé, Je crois que je vais… »

Du doigt, j’ai désigné la route :

« … je vais continuer tout droit… »

J’ai enfoncé les mains dans mes poches et commencé à marcher, persuadée qu’aucun bus ne passerait jamais. Cette femme était manifestement folle. J’éprouvais un tantinet de culpabilité : Avais-je eu raison de la laisser seule?

Un bruit de moteur a interrompu net le fil de mes réflexions. Je me suis retournée et je n’ai vu aucun véhicule, seulement le lampadaire abandonné. La femme avait disparu.

J’ai mordillé ma lèvre inférieur trois bonnes secondes avant de réaliser que je n’avais plus la moindre envie de traîner dans le coin. J’ai avancé d’un pas rapide, presque en courant. Tout au long du trajet, j’ai essayé de relativiser : Le bruit avait été apporté par le vent, la femme était peut-être repartie dans le sens inverse à celui que j’avais emprunté…

Oui, mais Qui?

Qui pouvait bien avoir eu l’idée saugrenue, un jour, d’ériger un lampadaire perdu au milieu d’une route tout aussi paumée?

À elle seule, cette vision me donne encore des frissons dans le dos.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de mars où il est question de lampadaire et de mots imposés ( Chesterfield, Atlantique, évocateur, émétique – ce dernier manquant à ma proposition) Ce mois-ci, le jeu est organisé par Le Dessous Des Mots,.

Déjà vécu

Nous l’avions déjà vécu : elle me tendait un bouquet de fleurs fanées que je refusais d’un signe de tête.

« il est à toi », disais-je.

La lumière blanche d’un soleil d’aout irradiait au travers des persiennes. À l’intérieur, il faisait sombre et frais. La cuisine embaumait l’odeur des fruits trop mûrs : quelques pêches et autant de prunes posées sur la table dans un saladier bleu.

D’un geste, elle a insisté, agitant le bouquet sous mon nez. j’ai écarté sa main. Ma poitrine se soulevait en quête d’une respiration salvatrice.

Nous l’avions déjà vécu.

La nuit venait de tomber. En silence, nous nous tenions devant la fenêtre. Nous suivions des yeux le trajet d’une voiture, ne distinguant qu’une lueur jaune dans le lointain. Celle-ci courrait parmi les branches. Elle sortirait bientôt du champs de vision, puis reparaitrait un court instant avant de s’évanouir pour de bon.

« Les souvenirs sont comme un bouquet de fleurs fanés », a-t-elle affirmé.

Elle a souri et m’a dévisagé avec une petite mou désolée.

« Sais-tu quel est le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux? »

À ces mots, j’ai frissonné. L’air m’a soudain semblé froid et humide. Cette chambre empestait l’humidité, les champignons, l’humus. J’avais un goût de terre dans la bouche comme si on m’avait enterré vivant. À nouveau, j’ai cherché mon souffle, frénétiquement. De l’air! qu’on me donne de l’air…

J’en ai aspiré une grande goulée et un flux glacé a envahi mes poumons. J’ai ouvert les yeux. Oui, je l’avais déjà vécu un nombre incalculable de fois : me réveiller ainsi, pieds nus, en pyjama, dans l’allée qui mène à la maison. Je suis somnambule. J’ai frissonné de plus bel. Une fine pellicule de neige recouvrait le sol. Je ne sentais plus mes orteils. Cahin-caha, j’ai remonté l’allée entre deux rangées de buissons blancs. À mi-chemin, j’ai frictionné mes avant-bras, sauté sur place, m’efforçant de reprendre pleinement contact avec la réalité.

Puis j’ai porté ma main gauche à mont front. Je l’ai laissé glisser jusqu’au sommet de mon crâne. La peau paraissait anormalement lisse sous mes doigts…

Elle plaisantait souvent à ce sujet :

« Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux,… »

« La bonne blague! Elle n’est même pas de toi, ai-je bougonné – ou seulement pensé – mais de Groucho Marx. »

Ses lèvres ont exhalé un nuage de buée tandis qu’elle éclatait d’un rire sonore. Était-il triste? Joyeux? Je ne saurais dire. Elle a pressé fort le bouquet contre sa poitrine puis, dans un hoquet douloureux, a relâché son étreinte.

Je me suis éclairci la gorge pour achever la blague :

« … c’est de faire un pas de côté. »

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de février sur le thème du rêve, la proposition devant obligatoirement s’achever par la phrase :  « Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux, c’est de faire un pas de côté. » Ce mois-ci, le jeu est organisé par Ecri’turbulente.

Et le gagnant de L’Agenda Ironique est…

Dix-huit textes auront vu le jour sur le thème des Mondes invisibles : des textes poétiques, des textes narratifs, des histoires pleines d’humour, d’autres plus introspectives, des invitations à voyager, imaginer… Ce fut un plaisir de vous lire!

Et sans plus attendre, J’annonce les résultats :

Laurence Délis est la gagnante de l’agenda Ironique de décembre avec une récit qui nous laisse comme en apesanteur : Franchir le monde.

Carnets Paresseux est plébiscité pour organiser le prochain Agenda

Enfin je me permets de décerner un prix spécial, celui du meilleur commentaire, à Monesille et ses 24587 hôtes invisibles. Commentaire à lire sur l’article précédent.

Merci aux auteurs, aux personnes qui ont voté ou seulement lu les textes proposés. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une belle nuit de la Saint Sylvestre. Qu’elle soit festive ou sereine, à votre guise.

Et à l’année prochaine!

 

Agenda Ironique, les textes

Merci aux treize participants de l’Agenda Ironique de décembre! Êtes-vous prêts pour une excursion dans les mondes invisibles?  Voici les textes :

Textes poétiques et divagations

Mondes invisibles, monde sensible, Monesille ouvre le bal avec Oublier l’Invisible

Il aura suffit d’un Sursaut pour qu’Une Patte dans l’Encrier se décide au départ. Voyage introspectif en vue.

Gilles Duval rend palpable (Ô combien) ce monde invisible qu’est celui des phantasmes… Je n’en dirai pas davantage, lisez plutôt Une Femme en Quête de Statue (Texte sans titre à l’origine, et indiqué comme tel dans le tableau des votes que je ne peux plus modifier)

Réflexions et Philosophie, un acrostiche plein d’humour composé par Jacou…
« Alors comme ça… Vous philosophez? j’en suis fort aise. Eh bien! Dansez maintenant!
– Mais, oui avec plaisir! Dansons! »
Un bonheur ne venant jamais seul,  Jacou nous offre un second texte tout en rythme :  La Magie des Mots.

Promenons-nous Dans les Bois Écarlates en compagnie de Jobougon. Mot y es-tu? Entends-tu? Et nous, sommes-nous seulement capables d’entendre et de saisir le sens authentique des mots?

Les Mondes Invisibles? s’interroge Patchcatch. La vie quotidienne en regorge. Encore faut-il savoir regarder!

Le rêveur dort mais le rêve est d’or… un texte tout simplement intitulé Le Rêveur d’Or, par Bodoblog

Bien, à ce point de la lecture, que diriez-vous d’une petite pause?  Un café, peut-être?

Il suffit de demander!  Servi tout chaud par Carnet Paresseux : Le Chant de la Tasse, le genre de café dont on redemande.

Contes

Bienvenue dans Conte de Fées , un monde (fou, fou, fou) dont Valentyne nous ouvre grand les portes.

Au fil des saisons, Jean-Marie Albert nous emmène vers Noël (ça tombe bien, nous y sommes!) Traversons à sa suite Le Pont entre Deux Mondes .

Histoires à suivre

Une Patte dans l’Encrier nous revient avec un texte nettement plus fantaisiste que le premier, où un lutin met des bâtons dans les pattes d’un certain chat à la poursuite d’un certain dodo, le dit dodo ayant rejoint Le Monde Merveilleux Disparu.

Mais… mais… Qui revoilà, qui revoilou? Jacou!!! Et Le Fauteuil. Un Fauteuil Plus Loin, histoire à suivre? Je dirais même plus, mon cher Dupont : Affaire à suivre…

Nouvelles

Avez-vous l’âme aventureuse, la seule qui convienne à un explorateur de l’invisible? En ce cas, suivez sans hésiter Laurence Délis qui saura vous faire Franchir le Monde .

Aussi bref qu’implacable : Mémoire, par Walachniewicz

Carnets Paresseux nous propose un second texte, tout droit sorti des Brumes matinales, ces dernières réservant bien des surprises…

Et, en toute dernière ligne droite, un texte de Maître Renard : Le Mimosatier

Enfin, ma propre participation :  Signal (Pas vraiment eu le temps de fignoler, j’aimerais bien travailler l’introduction, notamment. Aussi je reviendrais peut-être un jour vous embêter avec une seconde version.)

Venons-en aux votes. Quels sont vos textes préférés? Vous avez jusqu’à trois choix.

Qui organisera le prochain Agenda Ironique? Second tour des votes :

Rendez-vous le 31 décembre pour le résultat des votes,

Et, pour continuer les festivités, je vous souhaite à tous

Un très joyeux Noël!

Le Signal

Les mains sur les hanches, Isa s’interroge.

« Il me semble que nous aurions dû bifurquer plus tôt… »

« Nous sommes perdues? s’inquiète Mélanie.

Depuis un moment déjà, les filles longent un sentier en bordure de bois. Elles ont prévu de rejoindre un étang où flottent des nénuphars – Enfin, pas que des nénuphars… À en croire la description d’Isa, l’endroit abrite une faune et une flore exceptionnelle.  La décision est prise de rebrousser chemin. La grande Isa marche vite. Elle a de longues jambes, des cuisses de cycliste et une énergie qui laisse Mélanie plusieurs foulées en arrière, hors d’haleine

« Encore désolée, s’excuse-t-elle, à peine essoufflée. Si seulement le soleil daignait se montrer… Drôle de temps, tu ne trouves pas? »

Il faudra faire avec, songe Mélanie.

Le signal est si faible, une lueur diffuse dans un ciel couleur opale.

Une pensée traverse l’esprit de Mélanie. Elle se dit qu’elles auraient mieux fait de continuer tout droit plutôt que d’opérer un demi-tour, idée insolite qui s’évapore aussitôt. Elle passe à autre chose. À deux reprise, la lueur dans le ciel a scintillé. Le moment serait-il venu de poser la question? Mélanie hésite une seconde puis se lance :

« Tu invites souvent des collègues de bureau dans ta maison de campagne ? »

Après tout, les filles ne se connaissent pas si bien. Et puis Mélanie s’étonne toujours un peu que les gens la jugent suffisamment sympathique ou intéressante, pour avoir envie de passer du temps avec elle. Elle craint aussi qu’ils ne changent d’avis en la connaissant mieux.

Isa sourit.

« Ah ah… un grand test que de passer des vacances ensembles! Plutôt réussi, non? »

« Test réussi », Mélanie goûte avec réconfort ces paroles. Elle suit en silence, le cœur empli d’une douce chaleur, confiante. Certes, son amie jette, par instants, de petits coups d’œil inquiets à la ronde. Elle n’est peut-être pas aussi sûre du trajet qu’elle voudrait le laisser croire… Quelle importance? Mélanie a confiance. La situation actuelle n’y change rien. D’abord, la grande Isa est gentille. Parfois, sa gentillesse sidère Mélanie. Cette invitation à partir en vacances ? Pure générosité! Dans un premier temps, Mélanie a été surprise, presque apeurée, au point de décliner l’offre. Puis le Signal s’est mêlé de l’affaire. Comme un courant souterrain, son étrange activité s’exerce en toutes choses et la lueur n’est jamais qu’une manifestation parmi d’autres.  Ainsi, derrière les évènements du quotidien surgissent d’autres figures, souvent des injonctions.

Isa ou Isabelle, ce prénom était revenu de manière continue, obsédante, pendant la semaine qui avait suivi le refus de Mélanie. Isabelle Huppert et Isabelle Adjani choisirent précisément cette période pour faire des retours remarqués sur le devant de la scène. On ne pouvait plus ouvrir un magazine ou allumer la télé sans tomber sur les deux Isabelle. Le prénom surgissait aussi partout sur le web, au détours de blagues idiotes ou sous la forme de pseudonymes. Enfin, la voisine de Mélanie insista pour lui prêter un livre – Les deux femmes n’entretiennent pourtant pas davantage que des relations polies. Ce soir là, elles s’étaient croisées sur le palier et venaient d’échanger un banal salut. « Tenez, prenez… avait dit la voisine, en sortant le livre de son sac. Je viens de le finir et j’ai tout de suite pensé à vous. » Il s’agissait d’un polar. Écrit par une certaine Isabelle Dubois. Ou Dubreuil, peu importe. Après cinq jours de résistance aux sollicitations du Signal, Mélanie s’était résolue à retourner voir la grande Isa : « Tu vas me traiter de girouette, mais j’ai changé d’avis. J’ai très envie de partir avec toi… »

« Vraiment, je ne suis pas déçue, assure Mélanie dans un élan de gratitude. La région est magnifique! »

« D’accord, mais  je m’en voudrais d’être un mauvais guide…  »

À ces mots, la lueur frémit de nouveau. Isa désigne de la main le corps de ferme qu’elles ont croisé un peu plus tôt. Les bâtiments apparaissent au loin, tapis derrière un gros bouquet d’arbres.

« Là! Nous aurions dû bifurquer à ce niveau… tu te souviens du sentier sur la gauche? »

Mélanie répond que non, sans trop s’inquiéter de l’effet produit. Juste au-dessus du bosquet, la lueur a gagné en intensité et Mélanie n’a de cesse de la scruter. D’un coup, le halo se contracte jusqu’à devenir un point incandescent. Elle ferme les yeux, en vain. Le point blanc est toujours là, incrusté sous son crâne. Quelque part, des aboiements éclatent. Le bruit et la lumière fusionnent en une seule pulsation, très douloureuse. Elle entend :

« Sérieux? Tu ne te souviens pas? »

Putain de mal de tête!

« Excuse-moi, Isa… Tu dis? »

« Tu ne te souviens pas? » répète Isa d’une voix mal assurée.

Un silence, puis elle ajoute :

« Moi, c’est du chien dont je ne me souvenais pas… »

Les filles restent immobiles en plein milieu du passage, à fixer anxieusement les bâtiments et leurs environs.

« Tu as peur des chiens ? » finit par demander Mélanie.

Isa l’interrompt d’un geste de la main.

« Chut… On dirait le son d’un moteur… »

« C’est peut-être la voi… »

« Chut! »

… ture des habitants de la ferme… Quoi d’autre? Une machine agricole? Les ornières qui sillonnent le sol témoignent du passage d’énormes roues.

Non, décidément, elle a beau tendre l’oreille, Mélanie ne discerne que les aboiements. Au moins, les bruits ne la font plus souffrir. Une migraine… Quelle migraine? Elle inspire profondément.

« Il doit y avoir une route plus bas, affirme Isa. Exactement ce qu’il nous faut! Cela va m’aider à me repérer… Suis-moi, nous allons couper à travers champs. »

Je ne prends jamais de bonnes décisions par moi-même, songe Mélanie en lui emboitant le pas. Je préfère quand vous me dîtes quoi faire.

Un scintillement fugace lui redonne courage. Elle continue d’interroger le Signal : Sommes nous réellement perdues et est-ce pour cette raison que je vous reçois mal? Ou avons-nous seulement besoin de nous perdre un peu? Luttant contre les herbes hautes, elle réalise l’indifférence de la nature. Une ronce agrippe sa manche. Elle s’arrête pour la décrocher, relève les yeux. Le voile nuageux parait plus dense. La lueur s’est réfugiée dans la brume. Un essaim d’oiseaux traverse silencieusement le ciel.

Les filles ont atteint la lisière du champs. Des chênes de petite taille forment une haie clairsemée.  À travers, on aperçoit sans surprise un autre champs. Un fil barbelé court parmi les troncs.

« La terre a été retournée, remarque Mélanie. Nous devrions éviter de la piétiner. »

Elle espère une approbation, un reflet entre les nuages ou seulement une palpitation plus forte que les autres dans sa poitrine. Rien ne vient. À la place, Isa  approuve :

« Nous n’avons qu’à marcher sur le côté. »

À quatre pattes, les filles passent sous le barbelé et reprennent leur progression, le long du labour. Mélanie note que son amie a singulièrement ralenti le pas.

La troisième parcelle est en friche, comme la première. Le terrain descend en pente raide vers une chênaie. À son extrémité, circule un chemin qui  ressemble beaucoup à celui qu’elles ont quitté plus tôt. Sauf que, songe Mélanie, ce sentier-ci, et les bois qu’il côtoie, se trouve en contre-bas du champs d’herbes folles. Cette configuration inversée éveille sa curiosité. Isa ne partage visiblement pas le même enthousiasme. Elle  exhale un long soupir:

« J’ai une ampoule au talon. Et je ne me rappelle plus si j’ai emporté les pansements. Laisse-moi regarder… »

Elle laisse tomber son sac à dos sur le sol et aplatit l’herbe du pied, vérifiant l’absence de ronce ou de chardon avant de s’asseoir. Avec des gestes brusques, elle répand le contenu du sac qu’elle a coincé entre ses jambes : Une bouteille d’eau à moitié vide, les restes du pique-nique…

Mélanie s’accroupit à ses côtés. Elle montre le chemin du doigt :

« Continuons par là », dit-elle le plus gentiment possible.

Isa ne répond pas, trop occupée à délasser sa chaussure.

« Si tu veux je vais voir pendant que tu te reposes », insiste Mélanie.

« Ne nous séparons pas. »

« Alors viens! »

« Deux minutes, d’accord? J’ai une ampoule au talon. »

Mélanie se relève d’un bond.

« Je reviens! »

Isa, qui ne comprend pas, lui crie d’attendre. Mais Mélanie dévale déjà la pente herbeuse.

Qu’y-a-il de si pressé? se demande-t-elle.  Elle aurait préféré rester. Cependant, la lueur prend de la vigueur et chaque fois qu’elle n’a pas écouté les instructions du signal, elle s’en est mordu les doigts.

Elle réitère néanmoins : Pourquoi? hein? Qu’y-a-il de si pressé? Une réponse lui vient : Quelque chose dont nous n’avions pas idée nous attend au bout de ce chemin.

Mélanie regrette le plus sincèrement possible son moment de doute, ça et le sentiment d’injustice. Le pardon lui est accordé si elle sait se montrer sincère. Il faut, se répète-t-elle, pas demain, ni même dans une heure. Maintenant.

Curieusement, la proximité des bois la rassure. Elle avance en gardant la lueur dans sa ligne de mire. Elle commence à apprécier la sensation du mouvement de ses muscles. Elle se sent bien, consolée.

Confiante.

Par Anna Coquelicot

Agenda Ironique du mois de décembre

C’est avec plaisir que j’accueille sur mon blog l’Agenda Ironique de décembre!

Un Agenda hivernal… Allez, on se calme, on se pose. L’heure est au ressourcement (que ceux qui aiment le grog et le vin chaud lèvent la main…) Prenons exemple sur la nature : elle s’est repliée dans le secret de la terre et reprend des forces avant l’explosion du printemps. Tout est là, bien en vie mais aussi bien caché…

Pour l’Agenda Ironique du mois de décembre, je propose donc comme thème : « Mondes invisibles »

Nouvelles, poèmes, contes, images… Lèverez-vous un coin du voile? Quel sera votre monde invisible?

Les dates? Disons qu’elles rimeront avec réveillon : Jusqu’au 24 pour envoyer les textes, votes du 25 au 30, proclamation des résultats le 31 décembre.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois de décembre, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Et merci à tous de m’avoir attendue pour ce dernier Agenda de l’année!

De fil en flamme

image-annacoquelicot23

Si tu croises une vielle femme munie de sa quenouille,

Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de la saluer.

Mais si le brin vient à se rompre, passe ton chemin.

Tire la chevillette, la bobinette cherra.

De fil en flamme, et en toute occasion, poursuis l’escarbille.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ceci est ma participation à l’agenda ironique organisé, en ce mois d’avril, par Carnet Paresseux sur le thème de « suivez le fil ».

La bibliothèque

La fillette se tenait immobile en plein milieu d’une allée de livres. Elle portait un déguisement de princesse d’un rose crasseux, le genre de panoplie qui ressemble davantage à une chemise de nuit qu’à une robe. Bouche ouverte, elle pleurait en émettant un chuintement à peine audible.

Hypothèse la plus probable :

« Tu ne sais pas où sont tes parents? »

Elle a hoché du menton. J’ai pris la gamine par la main et nous avons commencé à chercher. Comme elle étouffait un gros sanglot, j’ai essayé de la distraire :

« Tu viens souvent ici, à la bibliothèque? Tu sais lire? »

La gamine a haussé les épaules.

« Moi, j’aime beaucoup lire », ai-je continué.

« Pourquoi? »

« Parce que j’aime bien imaginer, rêver, découvrir de nouvelles choses… »

« Pourquoi? »

Ne savait-elle produire d’autres sons que ces deux notes plaintives? Ma paume est devenue moite au contact de la petite main. À voix haute, j’ai commenté :

« Un vrai labyrinthe, cette bibliothèque! Pas étonnant que tu aies perdu tes parents… »

À moins que ce ne soit l’inverse.

la fillette a brisé net le cours de mes mauvaises pensées. Elle a prononcé d’une traite :

« Attendons que la lune se lève et nous retrouverons le chemin de la maison…  »

J’ai marqué une pause, haussé un sourcil.

« Comment? Tu peux répéter?»

« Ben… on devrait peut-être attendre que la lune se lève..» a-t-elle bredouillé.

Une image intérieure s’est alors formée, celle de mon fils en train de s’endormir tandis que je lisais doucement sous la lueur d’une lampe de chevet.

Elle venait de réciter, avec un naturel déconcertant, une réplique tirée d’un conte des frères Grimm.

« Alors là… tu m’en bouches un coin! me suis-je exclamée. Aurions-nous les même références? J’ai un garçon qui a à peu près ton âge. Je lui raconte souvent cette histoire… »

Je l’avais même rabâchée un nombre incalculable de fois. Mon fils en redemandait. Hansel et Gretel ou l’histoire d’enfants égarés au plus profond des bois par leur horrible marâtre et recueillis dans une étrange maison de pain d’épice, en vérité l’antre d’une sorcière cannibale.

Je me suis un peu radoucie :

« Nous allons plutôt demander à la gentille dame de l’entrée si elle veut bien faire une annonce. Voyons, de quel côté se trouve l’accueil? »

Une hésitation, un doute… J’ai soudain réalisé qu’une ambiance quasi-crépusculaire régnait parmi les allées. Le jour déclinait et les baies vitrées s’assombrissaient de minute en minute.

J’ai marmonné, moitié pour moi-même :

« Ce serait trop leur demander que d’allumer les néons? Ne me dis pas qu’ils font des économies d’énergie… »

Une plaisanterie circulait sur le net à ce sujet : « Mesdames et messieurs, suite à diverses restrictions budgétaires, nous avons éteint la lumière au bout du tunnel… »

Ici, on ne blaguait pas. Quelle folie de supprimer ainsi l’éclairage Pas un lecteur attardé parmi les livres, Pas le froissement d’une page qu’on tourne. Rien. Je me suis demandé combien de romans alignés sur les étagères contenaient l’expression « silence de mort »…

Ça m’a prit d’un coup, une sorte de vertige, devant les kilomètres de papier imprimé que la pénombre rendait indéchiffrables. Des milliers de phrases. Millions de mots. Sans compter les motivations obscures qui avaient peut-être initié leur rédaction…

Peut-être aussi que je travaillais excessivement du chapeau. La gamine avait fini par me communiquer son stress. Et ce n’était qu’un début.

Sa main a lâché la mienne. Elle s’est mise à courir malgré mes protestations :

« Attends, ne nous séparons pas… Non! Pas par là…D’accord, tu as gagné, je ne te vois plus. Reviens maintenant! Évitons de jouer à cache-cache, tu veux? »

Peine perdue. Ma protégée s’était envolée. Et un vague pressentiment me susurrait que j’aurais toute les peines du monde à obtenir qu’elle se tienne tranquille.

Il faisait très sombre. Quelle heure était-il? J’ai voulu consulter l’affichage horaire de mon téléphone… Et merde! Plus de batteries!

J’ai poussé un profond soupir. Résumé de la situation : Le sort me confiait la charge d’une gosse ingérable, la nuit et le silence avaient envahi le bâtiment et tout signe de présence humaine s’était volatilisé. Je ne me souvenais pourtant d’aucun communiqué stipulant l’extinction des feux.

« Reviens, ai-je appelé, nous devons trouver un gardien… C’est ta voix que j’entends? À qui parles-tu? »

Je percevais clairement les bribes d’un dialogue :

« Qu’est-ce que tu fais? » disait-on.

Réponse :

« Je dessine un rond… »

Un rond?  Des paroles confuses mais le second timbre se distinguait avec netteté  du premier. Chacun présentait des accents juvéniles :  deux gosses pour le prix d’un, j’en aurais mis ma main au feu! À en juger par la provenance des sons, les compères ne se tenaient pas à plus de cinquante centimètres, de l’autre côté du rayonnage.

J’ai progressé le long de la cloison sans cesser de tendre l’oreille. Les bavardages s’étaient tus. Pendant un instant, je n’ai distingué que le bruit de mon propre souffle. J’ai atteint le segment voisin et découvert la fillette agenouillée près d’un jeune garçon. Elle m’a jeté un bref regard avant de ramener ses yeux vers le sol où s’affairaient les doigts agiles de son camarade.

À cette distance, dans l’obscurité, je ne parvenais pas à discerner ce qu’ils fabriquaient exactement. J’ai mené une approche feutrée. Le garçon ébauchait un cercle en alignant de petits cailloux blancs. Un profil buté, des cheveux blonds. Je me suis attardée sur le dessin des pommettes que l’ombre épousait avec délicatesse.

Les enfants se ressemblaient beaucoup.

Une question évidente m’a traversé l’esprit :

« Vous êtes frère et sœur? »

J’ai acté l’absence de réaction et continué :

« Où sont vos parents? »

« On dirait qu’ils nous ont abandonnés », a dit le garçon sans lever la tête.

« Nous sommes perdus dans la forêt », a précisé la fillette.

De quoi perdre patience.

« Stop! Ne me prenez pas pour une idiote! Moi aussi, je connais les contes de Grimm sur le bout des doigts, et tout particulièrement Hansel et Gretel. Nous sommes d’accord, c’est une super histoire, mais là, on ne joue plus. Vous ne remarquez rien d’inhabituel? La bibliothèque… Bon sang! Elle est fermée et ils nous ont oubliés à l’intérieur! »

je n’osais même pas imaginer l’angoisse de mon mari si je ne rentrais pas, contrainte de passer la nuit dans une bâtisse cadenassée.

Quant à ces deux là, comment expliquer que personne ne se soit inquiété de leur disparition?

«  Répondez-moi : Où sont vos parents? »

Je comptais pour du beurre. Le garçonnet a ramassé les cailloux qu’il a fourrés dans sa poche. Il s’est redressé. Son regard a glissé sur moi comme si je n’existais pas, puis quelque chose a capté son attention. La minute d’après, il s’élançait droit devant, sa sœur sur les talons.

« On ne court pas dans la… » ai-je commencé.

Un pur réflexe de ma part. Je n’étais pas leur mère.

J’ai fermé les yeux. Mon instinct me conseillait de rejoindre la sortie. Si je trouvais porte close, il me restait l’espoir de dénicher un téléphone à l’accueil. Mais je n’avais aucune idée de la direction à prendre. Je la connaissais pourtant par cœur cette petite bibliothèque de quartier! Étrange sensation. Je ne savais plus du tout.

J’ai avancé presque à tâtons, longé d’interminables rangés d’ouvrages sans parvenir à trouver mes repères. Et un tournant à droite, deux sur la gauche, un cul de sac… Pourquoi l’obscurité paraissait-elle si dense? Pourquoi tant de rayonnages et de mots définitifs?

« Pourquoi? » ai-je mentalement parodié en pensant au ton pleurnichard, insupportable, de la fillette lors de nos premiers échanges. Et j’ai aussitôt senti monter des larmes.

« Où êtes vous, les enfants? S’il s’agit d’une blague, elle n’est pas drôle… »

Mais non, seul mon cerveau me jouait des tours, désorienté par les ténèbres. Des rires ont résonné à proximité…

« Je vous entends mais je ne vous vois pas », ai-je commenté.

Trois secondes se sont écoulées et de nouveaux éclats me sont parvenus : une sonorité lointaine cette fois, aux antipodes de l’endroit où le chahut initial avait retenti. Comme si on pouvait parcourir quarante mètres en trois secondes!

« Revenez ou vous allez vous perdre… pour de vrai… »

Le rire s’est éteint. J’ai hésité avant d’ajouter :

« Et nous savons ce qui attend les enfants perdus… c’est écrit… »

Les enfants perdus se dirigent toujours vers la maison d’une sorcière, inexorablement, fut-elle en pain d’épice. Tout était écrit ici, dans la forêt des mots définitifs et des motivations obscures… un terrain de jeu idéal à condition de trouver la sortie, un jour.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation au concours de l’agenda ironique d’avril sur le thème du quiproquo, organisé par le blog de leodamgan

Le récit a un peu dérivé en cours d’écriture mais je pense être restée dans le thème car les protagonistes évoluent sur des plans trop différents pour se comprendre. Par contre, c’est beaucoup trop long. Comme j’avais commencé, j’ai eu à cœur de terminer cette histoire et je ne voyais pas comment la développer en moins de mots. Je ne sais pas si leodamgan la jugera recevable…