Déjà vécu

Nous l’avions déjà vécu : elle me tendait un bouquet de fleurs fanées que je refusais d’un signe de tête.

« il est à toi », disais-je.

La lumière blanche d’un soleil d’aout irradiait au travers des persiennes. À l’intérieur, il faisait sombre et frais. La cuisine embaumait l’odeur des fruits trop mûrs : quelques pêches et autant de prunes posées sur la table dans un saladier bleu.

D’un geste, elle a insisté, agitant le bouquet sous mon nez. j’ai écarté sa main. Ma poitrine se soulevait en quête d’une respiration salvatrice.

Nous l’avions déjà vécu.

La nuit venait de tomber. En silence, nous nous tenions devant la fenêtre. Nous suivions des yeux le trajet d’une voiture, ne distinguant qu’une lueur jaune dans le lointain. Celle-ci courrait parmi les branches. Elle sortirait bientôt du champs de vision, puis reparaitrait un court instant avant de s’évanouir pour de bon.

« Les souvenirs sont comme un bouquet de fleurs fanés », a-t-elle affirmé.

Elle a souri et m’a dévisagé avec une petite mou désolée.

« Sais-tu quel est le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux? »

À ces mots, j’ai frissonné. L’air m’a soudain semblé froid et humide. Cette chambre empestait l’humidité, les champignons, l’humus. J’avais un goût de terre dans la bouche comme si on m’avait enterré vivant. À nouveau, j’ai cherché mon souffle, frénétiquement. De l’air! qu’on me donne de l’air…

J’en ai aspiré une grande goulée et un flux glacé a envahi mes poumons. J’ai ouvert les yeux. Oui, je l’avais déjà vécu un nombre incalculable de fois : me réveiller ainsi, pieds nus, en pyjama, dans l’allée qui mène à la maison. Je suis somnambule. J’ai frissonné de plus bel. Une fine pellicule de neige recouvrait le sol. Je ne sentais plus mes orteils. Cahin-caha, j’ai remonté l’allée entre deux rangées de buissons blancs. À mi-chemin, j’ai frictionné mes avant-bras, sauté sur place, m’efforçant de reprendre pleinement contact avec la réalité.

Puis j’ai porté ma main gauche à mont front. Je l’ai laissé glisser jusqu’au sommet de mon crâne. La peau paraissait anormalement lisse sous mes doigts…

Elle plaisantait souvent à ce sujet :

« Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux,… »

« La bonne blague! Elle n’est même pas de toi, ai-je bougonné – ou seulement pensé – mais de Groucho Marx. »

Ses lèvres ont exhalé un nuage de buée tandis qu’elle éclatait d’un rire sonore. Était-il triste? Joyeux? Je ne saurais dire. Elle a pressé fort le bouquet contre sa poitrine puis, dans un hoquet douloureux, a relâché son étreinte.

Je me suis éclairci la gorge pour achever la blague :

« … c’est de faire un pas de côté. »

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de février sur le thème du rêve, la proposition devant obligatoirement s’achever par la phrase :  « Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux, c’est de faire un pas de côté. » Ce mois-ci, le jeu est organisé par Ecri’turbulente.

Publicités

32 réflexions sur « Déjà vécu »

  1. Et si le bouquet de fleurs lui aussi avait fait un pas de côté, les fleurs n’auraient pas perdu un seul pétale et Groucho pourrait aller finir sa nuit tranquillement sans se geler les pieds.
    C’est une bien belle fantasquerie que l’échappée belle dont tu nous contes les contours et les détours.
    😀

  2. Coucou Anna , une historiette fantastique qui laisse rêveur , elle me plait beaucoup 😘 malgré qu’elle me donne froid aux pieds … je n’aimerais pas être somnambule , Brrrr ! ( nous avons eu une pas drôle expérience avec une nana somnambule) …
    je vais aller au soleil 😊

      1. ce serait trop long Anna , j’en avais parlé sur mon blog il y a quelques années mais savoir où est passée l’histoire ?
        je la réécrirai un de ces 4 😉

  3. Quel rêve étrange… car je l’ai déjà vécu moi-aussi, et très souvent d’ailleurs, d’être en pyjama dehors… mais sans fleurs parce qu’il me semble que mes rêves sont sans couleur. En tous cas, moi, j’ai des cheveux sur la tête à cette heure, un peu ébouriffée mais j’en ai… j’ai un peu dansé toute la nuit, alors les pas de côté je connais 😉

  4. De jolis trouvailles dans ce récit onirique. L’atmosphère y est palpable, les descriptions fortes et visuelles. j’y ai vu des tableaux et c’était beau… bref, j’ai beaucoup aimé !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s