Une personne de confiance

 

La chambre est déjà plongée dans la pénombre, rideaux tirés. Luca se glisse sous la couette et attire Géraldine contre lui.

« Alors, qu’est-ce qui ne va pas? »

Géraldine a eu l’air contrariée et absente tout le temps du dîner. Elle fait la moue.

« J’ai envie d’une cigarette. »

« Ben voyons… et gâcher sans remord deux mois d’abstinence? »

Elle essaie de se dégager, il la retient.

« Dis-moi, plutôt. »

Elle pose la tête sur son épaule et soupire :

« Béatrice est passée, aujourd’hui. »

Luca la repousse doucement, prenant appui avec son coude. Géraldine s’étend sur le dos. Elle fixe son regard au plafond.

« Cela ne s’est pas trop mal passé. Nous avons bu du thé, discuté gosses, boulot… Elle m’a demandé si j’exposais toujours mes photos. Je lui ai répondu que non, que j’avais trouvé un job alimentaire et que cela convenait très bien ainsi. »

« Et c’est tout? »

« Non, bien sûr, nous avons aussi parlé de Mathias. »

Luca attend la suite.

« Parlé mais pas trop,» précise Géraldine.

Elle tourne son visage vers Luca.

« Béatrice n’a pas beaucoup changé depuis deux ans… Grande bourgeoise sous ses airs décontractés… Elle m’a demandé si j’avais reçu le colis. Que voulais-tu que je réponde? J’ai dit oui. Ensuite, elle m’a raconté comment les choses se sont passées. Au moment de vider l’appartement de Mathias, ils ont trouvé le tableau emballé dans du papier kraft avec mon nom et mon adresse écrits dessus. Béatrice a évidemment  pensé que cela m’était destiné. Elle a jeté un coup d’œil sous l’emballage puis l’a refermé. Elle m’a envoyé le colis tel quel… Et moi… moi, je n’ai jamais répondu, jamais fais signe. Je me suis confondue en plates excuses. Fin de l’histoire. »

Luca la regarde dans les yeux, comme pour détecter un quelconque mensonge par omission.

« C’était très désagréable », ajoute-t-elle.

Elle ferme les yeux, persuadée, sans céder à l’envie de vérifier, que Luca continue de l’observer. Toujours avec le même désir inquiet de comprendre, elle laisse remonter ses souvenirs. Elle se revoit dans le métro, en route pour rendre visite à Mathias. Quand elle a franchi la porte de ce dernier, elle a tout de suite remarqué l’immense totem qu trônait en plein milieu de la pièce.

 

2

Géraldine a poussé un petit sifflement et désigné le totem.

« Pas mal! J’aime bien la manière dont tu as transformé ces innocents guidons de vélo en paire de cornes belliqueuses! »

Mathias a haussé les épaules.

« Je n’y touche plus depuis un moment. Je suis passé à autre chose. »

Elle a jeté un regard circulaire à la recherche de cette autre chose. Mathias œuvrait dans l’art brut. Il se servait d’objets de récupération. Son studio débordait de bidons, de meubles et de jouets cassés, de pièces de vélo et d’outils, de récipients en tout genre maculés des substances les plus diverses.

À la suite de Mathias, Géraldine a zigzagué entre un amas de planches et plusieurs piles de vieux journaux. Elle a remarqué au passage une plaque d’immatriculation bizarrement tordue et dressée sur un socle de fortune. La tôle  était barbouillée d’une écriture imaginaire qui occultait avec rage les références administratives.

« Intéressant », a-t-elle prononcé.

Elle a fait un pas de côté mais Mathias l’a saisie par le bras et a attiré son attention vers une planche sur tréteaux. Le dispositif bloquait l’ouverture de la fenêtre – détail mineur puisque l’occupant des lieux n’aérait jamais. Une odeur puissante, âcre, imprégnait l’appartement : un mélange de poussière et de produits chimiques qui, de la résine aux solvants, étaient à peu près tous censés détruire les neurones et filer le cancer. Trois panneaux de petite taille reposaient à plat sur la table. Géraldine a approuvé en hochant de la tête.

« C’est inhabituel, tu m’as accoutumée à plus de volume. »

« J’ai utilisé des chutes de contre-plaqué », a précisé Mathias.

Des lambeaux de tissu et de papier journal adhéraient au bois et s’enchevêtraient selon un agencement complexe.

« Tu as fixé.les éléments avec de la résine? »

Il a acquiescé.

« C’est sec? » a-t-elle encore demandé.

« Sec mais fragile. »

Du bout de l’index, elle a caressé la surface inégale.

« Il ne manque pas grand chose… »

« J’ai passé la nuit à travailler sur ce triptyque, a continué Mathias. D’ailleurs, les voisins se sont plaint. La voisine, cette salope, elle a punaisé un mot sur ma porte. »

« Un mot qui disait quoi? »

« De ne pas donner des coups de marteau à trois heure du matin. »

« Si tu l’as empêchée de dormir, je peux comprendre… »

« D’abord, je n’ai pas utilisé de marteau, ensuite, elle n’arrête pas de me chercher des noises. Elle voudrait que je quitte l’appartement. En ce moment c’est chaud pour moi dans l’immeuble. »

Géraldine redoutait la suite. Mathias avait un passé psychiatrique chargé et aucun des médicaments qu’il prenait quotidiennement n’était venu à bout de ses crises de paranoïa. À contre cœur, elle a demandé :

« Chaud comment? »

Les lèvres de Mathias ont formé un rictus amer.

« On s’est introduit chez moi. »

Géraldine a fait « Ah ». Mathias a poursuivi :

« Hier, j’étais sorti acheter des bières et, en rentrant, j’ai vu qu’on avait fouillé. Et maintenant, ils punaisent des menaces sur ma porte! »

« Tu as recommencé à picoler? »

« Seulement une bière de temps en temps… Tu crois que je délire? »

« Hum… Asseyons-nous pour discuter calmement », a proposé Géraldine.

Ils ont contourné le totem et rejoint le canapé-lit au fond du studio. Géraldine s’est éclairci la gorge.

« Comment te dire, Mathias? Tu m’inquiètes. »

« Tu crois vraiment que je délire? »

« Oui. »

« Tu ne connais pas mes voisins… »

« Non, mais… »

« Ils sont tordus! a-t-il explosé.  Aussi tordus que ma famille. Je les dérange! Pour eux, je ne suis qu’un pauvre cinglé, un malade mental, qui devrait végéter toute sa vie sous médicaments. »

Il a secoué la tête.

« J’irai jusqu’au bout! »

« Mais enfin, jusqu’au bout de quoi!? »

« De mon travail… de ce triptyque… de… »

Mathias a tressailli comme si l’idée de ne pas achever son œuvre lui causait une douleur dans tout le corps. Géraldine a hésité à lui toucher le bras mais elle a senti qu’il ne supporterait pas un contact physique. À la place sa main est venu se poser sur sa propre bouche en un geste médusé.

« J’irai jusqu’au bout, a répété Mathias. Je voudrais te demander un service. Tu es la seule personne en qui j’ai vraiment confiance Je souhaiterais que tu gardes le triptyque chez toi quand je l’aurai terminé. J’ai peur qu’ils pénètrent à nouveau ici pour saccager mon travail. C’est très important. J’ai reçu des signes. Il se passe des choses bizarres… Tiens, il suffit d’en parler pour que ça recommence… »

D’un mouvement de la tête, Matthias a indiqué un petit réveil-matin désuet en plastique rouge. L’objet reposait sur une pile de livre au pied du canapé. Pas d’affichage numérique, l’heure était indiquée par des aiguilles dont le mécanisme semblait complètement détraqué. La petite aiguille demeurait statique tandis que la grande parcourait le cadran de manière erratique.

« Surveille bien le mouvement », a dit Mathias.

Géraldine s’est penchée, moins pour obtempérer qu’attirée par le reflet argenté des aiguilles.

« Un demi-tour de cadran, deux sursauts, encore un demi-tour… » décrivait Mathias.

« Tu disais? Excuse-moi… j’écoutais à moitié. »

« Les mouvements, ça ne te rappelle rien? Un long, deux courts, un long… c’est un message… en morse! »

« Bon sang, Mathias… » a soupiré Géraldine.

« Bon sang quoi? » s’est récrié Mathias.

« Bon sang, que connais-tu au morse?!»

« Un truc de môme. »

Géraldine avait oublié. Les codes fascinaient Mathias. Ses œuvres fourmillaient de symboles qui n’appartenaient qu’à lui. Un autre domaine où il excellait était celui des mathématiques. Ses aptitudes lui avaient promis un brillant avenir : après avoir obtenu un BAC plus huit, il avait décroché un travail dans le milieu de la finance. Pendant des années, Mathias avait jonglé avec les problèmes de probabilités et les calculs statistiques pour le compte d’une grande banque. Cette faste période avait pris fin brutalement.

« Mon cousin traverse une mauvaise passe, avait un jour expliqué Béatrice à Géraldine. Il fait une sorte de dépression nerveuse. »

En réalité, Mathias avait explosé en plein vol, une bouffée délirante entre deux algorithmes.

« J’aimerais bien que vous vous mettiez en contact, avait continué Béatrice. Il sort de maison de repos, et, mon Dieu! Je ne le reconnais pas. Il fabrique à longueur de journée de petites sculptures. Toi qui es photographe, tu pourrais discuter avec lui. Je pense qu’il lui serait profitable d’échanger avec une artiste. Après tout, l’art est une thérapie comme une autre. »

Pour faire plaisir à Béatrice, Géraldine avait rencontré Mathias. Elle se demandait souvent quelles relations il avait entretenu avec ses anciens collègues. Son entourage avait-il remarqué des symptômes annonçant les troubles à venir? Géraldine s’interrogeait aussi sur le lien qui les unissait désormais, elle et lui. La fréquentation de Mathias se révélait épuisante mais Géraldine s’employait à encourager sa vocation artistique. Il lui montrait régulièrement ses travaux en cours, demandait son avis. Elle était touchée par l’énergie qu’il déployait à créer, comme si cette capacité à produire était la dernière chose qui lui restait au monde.

Mathias a ramassé un carnet qui traînait sur la table basse et l’a feuilleté à la recherche d’espaces vierges. Les pages étaient noircies d’une alternance de traits et de points. Il a prolongé ce chapelet en griffonnant au rythme des fluctuations de la grande aiguille. La tige argentée s’est brusquement stabilisée. Mathias a tendu le carnet si près de la figure de Géraldine qu’elle s’est senti loucher.

« Désolée, je ne lis pas le morse dans le texte », a-t-elle lâché en repoussant la main de Mathias.

Il a souligné un trait encadré de deux points.

« Ici, nous avons un R, le point qui suit représente un E…. »

« Abrège s’il te plait. »

« Ne le prends pas pour toi, je me contente de traduire : RENTRE CHEZ TOI. »

« Mais enfin, Mathias, cela n’a pas de sens. Tu es déjà chez toi! »

De la pointe de son stylo, il a désigné le réveil-matin.

« Nous allons peut-être avoir des précisions… l’aiguille bouge à nouveau. »

« Très bien, admettons, a décidé Géraldine. Donne-moi de quoi écrire. Je vais noter en même temps que toi. Et ensuite, nous comparerons. »

Mathias a posé le réveil rouge en évidence sur la table. Les yeux rivés au cadran, ils ont attaqué le relevé des oscillations. Au même instant l’aiguille s’est arrêtée et le téléphone de Géraldine a bourdonné. Elle a réagi à la sonnerie puis à la douleur qui irradiait dans son poignet. Elle a baissé les yeux vers ses notes, saisi la feuille , l’examinant des deux côtés. Il s’était écoulé combien de minutes? Trois ou quatre? Comme si on pouvait noircir une page recto-verso en seulement quatre minutes! Elle se revoyait prendre le stylo, commencer à écrire… Exaspérée, et secrètement inquiète d’avoir ainsi perdu la notion du temps, elle a balancé le stylo en marmonnant :

« Pas trop tôt! »

Le téléphone vibrait dans sa poche. Elle a décroché sans même vérifier le numéro.

« Allô? »

« Maman… »

« Oui, Simon? »

« Maman… il y a de l’eau qui coule du plafond. »

« Comment? »

« Partout, dans la salle de bain… »

 

3

Le couloir était inondé. La salle de bain ressemblait à une piscine. Simon, parfaitement dépassé par la situation, pataugeait dans l’eau. Il essayait de résorber les dégâts avec une éponge aussi détrempée qu’inutile. La nappe d’eau commençait à s’étendre jusqu’au salon, en désordre comme d’habitude. Elle menaçait le cartable abandonné dans un coin depuis la veille, les chaussures que Géraldine n’avait pas rangées après avoir opté pour une autre paire et, plus loin, la rallonge raccordée à la multiprise qui supportait les branchements de l’ordinateur familial. Le dispositif traînait  à même le sol. Dans un unique élan, Géraldine a crié à Simon de se réfugier au sec et aligné trois longues enjambées. Elle s’est saisie de la prise qu’elle a posée en hauteur, se servant du siège de l’ordinateur comme d’une étagère improvisée.

« Tout va bien, je suis là », a t-elle- essayé de rassurer son fils.

Simon a hoché du menton. D’une voix plaintive, il a demandé :

« Il est où Papa? »

« Ton père? Je comptais justement l’appeler… »

Luca avait été embauché pour le week-end. Il aidait des amis à déménager. Au téléphone, il a expliqué qu’ils étaient loin, très loin d’avoir achevé le transport des cartons. Une fuite d’eau? Géraldine pouvait-elle se débrouiller seule? Oui, elle pouvait.

Au final, Luca est rentré tard et de mauvaise humeur. Il souffrait du dos. Un frigo trop lourd, un escalier trop étroit et crac! Les bières partagées après l’effort n’avaient en rien anesthésié ses lombaires. À peine arrivé, il a avalé deux Doliprane’ Géraldine aurait probablement dû attendre que l’effet analgésique se propage avant de se lancer dans le récit des aventures de la journée.

« Je n’arrête pas de le répéter : tu laisses tout traîner! s’est emporté Luca. Et voilà, on a frôlé l’accident! »

Géraldine avait passé la fin de l’après-midi à éponger et discuter assurance avec le voisin du dessus – sa machine à laver le linge ayant débordé alors qu’il était sorti faire une course. Elle n’est pas d’humeur à supporter des reproches.

« Personne n’a songé à surélever cette fichue prise, je te signale. Ni toi ni moi! »

« N’empêche, tu laisses tout traîner. »

« M’aurais-tu épousée pour mes qualités de femme d’intérieur? »

Luca lui balance un regard en coin.

« Non, mais j’espérais que tu t’améliorerais avec l’âge. »

« Mauvaise pioche! »

« Dans la famille Bordélique, je voudrais la mère… »

« Et moi, le père… dans la famille Ronchon! Je te conseil un stage chez Mathias. L’expérience devrait t’aider à relativiser. »

« J’oubliais, Mathias… Tu avais prévu de le voir aujourd’hui, non? »

Le chapitre inondation semblait clos. Ravie de changer de sujet, Géraldine a embrayé :

« Un peu que je l’ai vu! Et il me donne des sueurs froides. »

« À ce point? »

« Je ne plaisante pas. Je me demande si je ne devrais pas avertir sa famille ou son médecin. Je sais pourtant qu’il le vivrait comme une trahison… Il croit, entre autres choses, que son réveil-matin lui délivre des communiqués en morse. »

Luca a émit un sifflement. Géraldine a vigoureusement acquiescé.

« J’ai gardé la transmission. Je peux te la montrer si tu veux. »

Elle est partie chercher son sac où elle avait fourré ses notes avant de quitter Mathias en hâte. Devant la feuille froissée, Luca a froncé les sourcils.

« Ça signifie quelque chose? »

« Nous allons vérifier tout de suite. »

Géraldine s’est installée face à l’ordinateur. Des dizaines de sites web proposaient les clefs de l’alphabet morse. Elle a choisi le premier de la liste puis a commencé à transcrire en caractères bâton les lettres qui correspondaient à la succession de signes courts et longs. Elle a vite réalisé que des locutions cohérentes étaient en train de se former. Elle a fini par obtenir un texte sans ponctuation qui se répétait en boucle.

« Alors? » a pressé Luca.

Géraldine n’a pas répondu, lisant, relisant, se crevant les yeux à lire. Luca s’est penché par dessus son épaule. Il a déchiffré à voix haute :

« RENTRE CHEZ TOI OU TU VAS MOURIR VOUS ALLEZ TOUS MOURIR NOYÉS OU ÉLECTROCUTÉS OU LES DEUX RENTRE CHEZ TOI OU TU VAS… »

« J’en ai des frissons dans le dos », a murmuré Géraldine tandis que Luca saisissait la feuille et l’examinait avec attention.

« Que s’est-il passé exactement? » a-t-il demandé.

« Je ne sais pas comment l’expliquer, a hésité Géraldine. Il y avait ce réveil-matin détraqué…. l’aiguille qui allait et venait… Nous avons seulement noté les mouvements. J’ai moi-même écrit ce message. »

« Mathias aurait-il pu… t’influencer? »

« Influencer? Comment? À la manière d’un mentaliste? Mais enfin, noyade et électrocution d’un côté, inondation et prise électrique de l’autre… La coïncidence est trop énorme! Comment aurait-il pu savoir? »

« Laisse tomber Mathias pour un moment, d’accord? »

Géraldine a secoué la tête.

« Son cerveau est le théâtre de processus tellement étranges que je l’imagine volontiers capable de prouesses insoupçonnées mais, non, je ne pense pas Mathias susceptible de me jouer un si vilain tour de passe-passe. »

Par ailleurs, Géraldine ne pouvait s’empêcher de relier le contenu du message à un incident dont personne, ni elle ni Mathias, n’avait connaissance avant l’appel de Simon. Ces réflexions l’ont occupée la moitié de la nuit. Elle a trouvé le sommeil très tard et dormait encore lorsque à six heure du matin, le téléphone a sonné.

« Allô, Géraldine? »

Mmm… Mathias? » a-t-elle grommelé, encore dans les vapes.

Il paraissait trop survolté pour remarquer l’élocution de Géraldine à la limite du grognement. La sienne était empressée, chaotique.

« Les messages ont continué toute la nuit. C’était de la folie! Tu sais ce qu’ils disent? »

« Non, Mathias, je ne sais pas. Mais tu vas me raconter. »

« Que je dois me méfier de mes voisins. Que je ne dois plus te voir, que je ne dois plus voir personne! »

Géraldine a inspiré profondément avant de dire :

« Stop, les choses vont trop loin. Tu dois en parler à quelqu’un. »

« Parler à qui? À un psy? Toi aussi tu veux me faire enfermer chez les fous? Pourtant tu as vu le truc de l’aiguille, tu l’as vu comme moi! »

La gorge de Géraldine s’est contractée avant de libérer un cri. Elle a crié la première chose qui lui passait par la tête :

« Débarrasse-toi de ce réveil! »

« Tu crois que… »

« Tout de suite! »

Plus tard dans la matinée, puis à deux reprises au cours de l’après-midi, Géraldine a essayé de joindre Mathias, sans succès. Finalement, il a rappelé en début de soirée. Il a juré qu’il avait écouté et réglé son compte au réveil-matin.

« Je l’ai fracassé à coup de marteau. Il ne reste que des miettes. Je me sens soulagé, serein. »

« Serein… pour de vrai? »

Un blanc. Géraldine a fini par se demander s’ils n’avaient pas été coupés.

« Allô? »

Mathias a repris en baissant d’un ton :

« Je ne peux pas rester au téléphone. Je dois retourner travailler. Je tiens quelque chose… Merci pour tes conseils. Tu es toujours de bon conseil. »

« Tu es sûr que tout va bien? »

« Oui, tout va très bien. »

 

4

« Tu dors? » demande Luca.

« Non. »

« Tu penses à quoi? »

« Rien d’important. »

« Tu penses à Mathias? »

« Mathias et le jeu des si… Si j’avais compris, si j’avais prévenu Béatrice… »

Géraldine soupire et repousse la couette.

« J’ai soif. »

Dans la cuisine, elle se sert un verre d’eau qu’elle boit lentement. Les bribes d’un dialogue lui parviennent du salon. Il est encore tôt et Simon regarde un film. Elle entend un homme crier. L’espace d’une seconde, elle a l’impression que ce cri s’adresse à elle, personnellement, comme un reproche. Elle se reprend aussitôt, se souvenant de la période cauchemardesque où la réalité de Mathias avait contaminé la sienne. Elle s’était alors mise à voir des signes et des messages partout.  Elle craignait autant la présence des autres que la solitude.

Géraldine se dirige vers le salon et, depuis l’encadrement de la porte, dit à Simon de ne pas se mettre au lit trop tard. Il acquiesce d’un mouvement de tête sans lâcher l’écran des yeux. Géraldine hésite puis traverse la pièce jusqu’au secrétaire où elle a pris l’habitude de ranger les courriers importants. De dessous une liasse de fiches de paie, elle extrait un paquet rectangulaire et plat. Elle se replie vers la cuisine et défait le papier kraft. Des trois panneaux qui composaient le triptyque, Mathias ne lui en a laissé qu’un. Que sont devenus les deux autres?Mystère.

Géraldine pose le panneau contre le mur. S’écartant à reculons, elle l’examine d’un œil aiguisé. Mathias en avait fini des écritures imaginaires et des symboles ésotériques, aussi séduisants soient-ils. Il avait réduit au silence les bavardages inutiles. Une puissante et unique inscription déchirait l’océan tourmenté que formaient l’enchevêtrement de papier et de tissus. Des éclats de plastique rouge dessinaient une ligne vibrante, presque douloureuse. L’œuvre n’était pas signée, en bas, à gauche, on distinguait une fine tige argentée, un élément à la fois infime et essentiel dans la composition.

Par quel processus créatif dément Mathias s’était-il laissé prendre, embarquant Géraldine au passage? « Tu es toujours de bon conseil » lui avait-il dit avant de sauter du troisième étage de son immeuble. Un suicide? Une bouffée délirante qui aurait mal tournée? On pouvait toujours dire qu’il avait su faire bon usage des débris du réveil dont Géraldine lui avait demandé de se débarrasser.

Imbécile de Mathias! songe Géraldine avec rage. Un seconde pensée lui vient : Au moins une fois dans sa vie, elle aurait aimé capter avec son appareil photo quelque chose d’aussi fort que cette ligne de faille rougeoyante. Elle chasse cette idée. Imbécile, préfère-t-elle se répéter. Pauvre imbécile. Cela n’en valait pas la peine.

Elle éteint la lumière et retourne se coucher.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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De ma fenêtre

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Un plafond, le ciel,

Deux espaces en l’espèce,

Un œil en transit.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co 

Ce haïku est ma participation à l’Agenda Ironique de Janvier, organisé par Carnets Paresseux sur le thème : « Espèces d’espace ».

Le Signal

Les mains sur les hanches, Isa s’interroge.

« Il me semble que nous aurions dû bifurquer plus tôt… »

« Nous sommes perdues? s’inquiète Mélanie.

Depuis un moment déjà, les filles longent un sentier en bordure de bois. Elles ont prévu de rejoindre un étang où flottent des nénuphars – Enfin, pas que des nénuphars… À en croire la description d’Isa, l’endroit abrite une faune et une flore exceptionnelle.  La décision est prise de rebrousser chemin. La grande Isa marche vite. Elle a de longues jambes, des cuisses de cycliste et une énergie qui laisse Mélanie plusieurs foulées en arrière, hors d’haleine

« Encore désolée, s’excuse-t-elle, à peine essoufflée. Si seulement le soleil daignait se montrer… Drôle de temps, tu ne trouves pas? »

Il faudra faire avec, songe Mélanie.

Le signal est si faible, une lueur diffuse dans un ciel couleur opale.

Une pensée traverse l’esprit de Mélanie. Elle se dit qu’elles auraient mieux fait de continuer tout droit plutôt que d’opérer un demi-tour, idée insolite qui s’évapore aussitôt. Elle passe à autre chose. À deux reprise, la lueur dans le ciel a scintillé. Le moment serait-il venu de poser la question? Mélanie hésite une seconde puis se lance :

« Tu invites souvent des collègues de bureau dans ta maison de campagne ? »

Après tout, les filles ne se connaissent pas si bien. Et puis Mélanie s’étonne toujours un peu que les gens la jugent suffisamment sympathique ou intéressante, pour avoir envie de passer du temps avec elle. Elle craint aussi qu’ils ne changent d’avis en la connaissant mieux.

Isa sourit.

« Ah ah… un grand test que de passer des vacances ensembles! Plutôt réussi, non? »

« Test réussi », Mélanie goûte avec réconfort ces paroles. Elle suit en silence, le cœur empli d’une douce chaleur, confiante. Certes, son amie jette, par instants, de petits coups d’œil inquiets à la ronde. Elle n’est peut-être pas aussi sûre du trajet qu’elle voudrait le laisser croire… Quelle importance? Mélanie a confiance. La situation actuelle n’y change rien. D’abord, la grande Isa est gentille. Parfois, sa gentillesse sidère Mélanie. Cette invitation à partir en vacances ? Pure générosité! Dans un premier temps, Mélanie a été surprise, presque apeurée, au point de décliner l’offre. Puis le Signal s’est mêlé de l’affaire. Comme un courant souterrain, son étrange activité s’exerce en toutes choses et la lueur n’est jamais qu’une manifestation parmi d’autres.  Ainsi, derrière les évènements du quotidien surgissent d’autres figures, souvent des injonctions.

Isa ou Isabelle, ce prénom était revenu de manière continue, obsédante, pendant la semaine qui avait suivi le refus de Mélanie. Isabelle Huppert et Isabelle Adjani choisirent précisément cette période pour faire des retours remarqués sur le devant de la scène. On ne pouvait plus ouvrir un magazine ou allumer la télé sans tomber sur les deux Isabelle. Le prénom surgissait aussi partout sur le web, au détours de blagues idiotes ou sous la forme de pseudonymes. Enfin, la voisine de Mélanie insista pour lui prêter un livre – Les deux femmes n’entretiennent pourtant pas davantage que des relations polies. Ce soir là, elles s’étaient croisées sur le palier et venaient d’échanger un banal salut. « Tenez, prenez… avait dit la voisine, en sortant le livre de son sac. Je viens de le finir et j’ai tout de suite pensé à vous. » Il s’agissait d’un polar. Écrit par une certaine Isabelle Dubois. Ou Dubreuil, peu importe. Après cinq jours de résistance aux sollicitations du Signal, Mélanie s’était résolue à retourner voir la grande Isa : « Tu vas me traiter de girouette, mais j’ai changé d’avis. J’ai très envie de partir avec toi… »

« Vraiment, je ne suis pas déçue, assure Mélanie dans un élan de gratitude. La région est magnifique! »

« D’accord, mais  je m’en voudrais d’être un mauvais guide…  »

À ces mots, la lueur frémit de nouveau. Isa désigne de la main le corps de ferme qu’elles ont croisé un peu plus tôt. Les bâtiments apparaissent au loin, tapis derrière un gros bouquet d’arbres.

« Là! Nous aurions dû bifurquer à ce niveau… tu te souviens du sentier sur la gauche? »

Mélanie répond que non, sans trop s’inquiéter de l’effet produit. Juste au-dessus du bosquet, la lueur a gagné en intensité et Mélanie n’a de cesse de la scruter. D’un coup, le halo se contracte jusqu’à devenir un point incandescent. Elle ferme les yeux, en vain. Le point blanc est toujours là, incrusté sous son crâne. Quelque part, des aboiements éclatent. Le bruit et la lumière fusionnent en une seule pulsation, très douloureuse. Elle entend :

« Sérieux? Tu ne te souviens pas? »

Putain de mal de tête!

« Excuse-moi, Isa… Tu dis? »

« Tu ne te souviens pas? » répète Isa d’une voix mal assurée.

Un silence, puis elle ajoute :

« Moi, c’est du chien dont je ne me souvenais pas… »

Les filles restent immobiles en plein milieu du passage, à fixer anxieusement les bâtiments et leurs environs.

« Tu as peur des chiens ? » finit par demander Mélanie.

Isa l’interrompt d’un geste de la main.

« Chut… On dirait le son d’un moteur… »

« C’est peut-être la voi… »

« Chut! »

… ture des habitants de la ferme… Quoi d’autre? Une machine agricole? Les ornières qui sillonnent le sol témoignent du passage d’énormes roues.

Non, décidément, elle a beau tendre l’oreille, Mélanie ne discerne que les aboiements. Au moins, les bruits ne la font plus souffrir. Une migraine… Quelle migraine? Elle inspire profondément.

« Il doit y avoir une route plus bas, affirme Isa. Exactement ce qu’il nous faut! Cela va m’aider à me repérer… Suis-moi, nous allons couper à travers champs. »

Je ne prends jamais de bonnes décisions par moi-même, songe Mélanie en lui emboitant le pas. Je préfère quand vous me dîtes quoi faire.

Un scintillement fugace lui redonne courage. Elle continue d’interroger le Signal : Sommes nous réellement perdues et est-ce pour cette raison que je vous reçois mal? Ou avons-nous seulement besoin de nous perdre un peu? Luttant contre les herbes hautes, elle réalise l’indifférence de la nature. Une ronce agrippe sa manche. Elle s’arrête pour la décrocher, relève les yeux. Le voile nuageux parait plus dense. La lueur s’est réfugiée dans la brume. Un essaim d’oiseaux traverse silencieusement le ciel.

Les filles ont atteint la lisière du champs. Des chênes de petite taille forment une haie clairsemée.  À travers, on aperçoit sans surprise un autre champs. Un fil barbelé court parmi les troncs.

« La terre a été retournée, remarque Mélanie. Nous devrions éviter de la piétiner. »

Elle espère une approbation, un reflet entre les nuages ou seulement une palpitation plus forte que les autres dans sa poitrine. Rien ne vient. À la place, Isa  approuve :

« Nous n’avons qu’à marcher sur le côté. »

À quatre pattes, les filles passent sous le barbelé et reprennent leur progression, le long du labour. Mélanie note que son amie a singulièrement ralenti le pas.

La troisième parcelle est en friche, comme la première. Le terrain descend en pente raide vers une chênaie. À son extrémité, circule un chemin qui  ressemble beaucoup à celui qu’elles ont quitté plus tôt. Sauf que, songe Mélanie, ce sentier-ci, et les bois qu’il côtoie, se trouve en contre-bas du champs d’herbes folles. Cette configuration inversée éveille sa curiosité. Isa ne partage visiblement pas le même enthousiasme. Elle  exhale un long soupir:

« J’ai une ampoule au talon. Et je ne me rappelle plus si j’ai emporté les pansements. Laisse-moi regarder… »

Elle laisse tomber son sac à dos sur le sol et aplatit l’herbe du pied, vérifiant l’absence de ronce ou de chardon avant de s’asseoir. Avec des gestes brusques, elle répand le contenu du sac qu’elle a coincé entre ses jambes : Une bouteille d’eau à moitié vide, les restes du pique-nique…

Mélanie s’accroupit à ses côtés. Elle montre le chemin du doigt :

« Continuons par là », dit-elle le plus gentiment possible.

Isa ne répond pas, trop occupée à délasser sa chaussure.

« Si tu veux je vais voir pendant que tu te reposes », insiste Mélanie.

« Ne nous séparons pas. »

« Alors viens! »

« Deux minutes, d’accord? J’ai une ampoule au talon. »

Mélanie se relève d’un bond.

« Je reviens! »

Isa, qui ne comprend pas, lui crie d’attendre. Mais Mélanie dévale déjà la pente herbeuse.

Qu’y-a-il de si pressé? se demande-t-elle.  Elle aurait préféré rester. Cependant, la lueur prend de la vigueur et chaque fois qu’elle n’a pas écouté les instructions du signal, elle s’en est mordu les doigts.

Elle réitère néanmoins : Pourquoi? hein? Qu’y-a-il de si pressé? Une réponse lui vient : Quelque chose dont nous n’avions pas idée nous attend au bout de ce chemin.

Mélanie regrette le plus sincèrement possible son moment de doute, ça et le sentiment d’injustice. Le pardon lui est accordé si elle sait se montrer sincère. Il faut, se répète-t-elle, pas demain, ni même dans une heure. Maintenant.

Curieusement, la proximité des bois la rassure. Elle avance en gardant la lueur dans sa ligne de mire. Elle commence à apprécier la sensation du mouvement de ses muscles. Elle se sent bien, consolée.

Confiante.

Par Anna Coquelicot

Ombre

Il y a quelques semaines, j’avais écrit et posté cette histoire de manière un peu trop impulsive. Certains l’auront donc déjà lue, commentée (merci à eux!),  connaissent la fin. Je l’ai retravaillée depuis et je me permets aujourd’hui de proposer une nouvelle version .

Depuis ma fenêtre, je peux observer les corneilles, les pigeons et les moineaux. Cela m’occupe. Il faut bien s’occuper. Les corneilles sont énormes. Un jour j’en ai vu une attaquer un chat. Plus rien ne m’étonne de la part des oiseaux. Alors, j’aimerais qu’on m’explique ce que ces volatiles ont de différent, aujourd’hui.

Oui, j’aimerais bien qu’on m’explique. Je me sens un peu perdue ces derniers temps.

Par contre, eux… Eux! Pas besoin de me faire un dessin! Rien ne change jamais avec eux. Ils font le pied de grue devant la grille. Ici tout le monde sait ce qu’ils trafiquent.

« Quelle chierie! les loustics sont de retour… »

Luca jette un coup d’œil par-dessus mon épaule :

« De qui parles-tu? »

Essaie-t-il de me contrarier?

Remarque, j’ai l’habitude. Là, près de l’entrée! Les loustics… Contrariant! Contrariant! Qu’ils aillent vendre leur drogue ailleurs. Je ne sais pas moi… dans la cour d’à côté. Mais pas ici.

Et ce couple qui vient de franchir la grille, tu le vois? La femme porte un tchador noir et l’homme un imperméable gris.

Non, Luca ne voit rien. Il s’en fout.

Contrariant. Je détourne le regard, juste à temps pour suivre une envolée de pigeons.

Les oiseaux s’éloignent à tire-d’aile, de plus en plus haut. Pas un nuage, que du bleu. Une journée comme tu les aimes, Luca. Moi, j’ai déjà trop chaud. Et j’ai fixé trop longtemps la luminosité du ciel. Des taches rouges et vertes dansent devant mes yeux. Il y a aussi cette tache sur le sol, probablement une tache d’huile… On jurerait qu’elle se déplace dans le sillage du couple. S’immobilise quand la femme marque un arrêt brutal. À l’arrière, son compagnon manque de trébucher. Un chat, poursuivi par une fillette, a surgi devant eux.

Je connais la fillette. Elle habite l’appartement au dessus du mien. Du haut de ses sept ans, elle n’en fait qu’à sa tête. Régulièrement, j’entends sa mère qui s’époumone : Sophia par-ci, Sophia par-là… Du Sophia toute la journée. Et la gamine qui tape des pieds.

Le couple a atteint le bâtiment sur ma gauche. La femme entre seule. L’homme fume une cigarette en attendant. Il contemple la cour d’un air absent. Lui non plus ne semble pas remarquer les loustics. Ni même Sophia qui s’agite de plus bel.

La gamine tourne sur elle-même comme une girouette. Elle admire le mouvement de sa robe déployée en corolle. Pour un peu, j’en aurais le tournis! Elle n’arrête pas. Jamais. Jusqu’à onze heure du soir, parfois minuit, elle tape des pieds. Elle empêche Luca de dormir car il a le sommeil léger. Et Après? Après, il est de mauvaise humeur.

Tu ne vas pas me contredire sur ce point, n’est-ce pas Luca?

À mi-chemin entre l’homme et la petite fille, ce que j’ai pris pour une tache d’huile continue de gigoter. Si on réfléchit bien, cela ressemble davantage à une ombre en mouvement qu’à une salissure.

Quelque chose m’échappe.

Je n’arrive pas à déterminer quel corps solide s’interpose entre les rayons du soleil et le bitume. Une silhouette s’esquisse. On peut tout imaginer : une tête minuscule, un semblant d’aile… un bras qui se termine par de longs doigts.

Le bras s’étire démesurément jusqu’à frôler Sophia. Ou plutôt l’ombre virevoltante qu’elle projette sur le sol.

La gamine titube, l’homme écrase sa cigarette et la femme ressort du bâtiment. Elle porte un grand sac poubelle en plastique noir. L’homme lui prend des mains. Il balance la charge par-dessus son épaule, puis extirpe un mouchoir de sa poche pour éponger la sueur de son front. Sous l’imperméable, sa chemise doit être trempée… Un imperméable, par cette chaleur! Le sac semble lourd. Que contient-il?

Le couple regagne la rue et la grille se referme lentement sur le ballot informe qui tressaute dans dos de l’homme. Pendant un instant, j’ai l’impression que plus rien ne vit dans la cour. Non, plus rien ne bouge, mis à part quelques feuilles rousses poussées par le vent.

Ça et les gesticulations de l’ombre. J’aimerais vraiment qu’on m’explique. Où sont-ils tous passés?

Si on ne pose pas les bonnes questions, on n’obtient pas les bonnes réponses, dit souvent Luca.

Mais bon sang, Luca! Où?

Là… Près de l’entrée! Les loustics… Tu ne les vois pas?

Ils parlent fort, font de grands gestes. D’un coup de pied léger, renvoient une balle égarée  vers les enfants.

Malgré le double vitrage, je peux entendre les cris des enfants. En fin de journée, lorsqu’elles sont chaudes comme celle-ci, la cour se remplit de mômes qui jouent jusqu’à tard dans la soirée. Ils se matérialisent de toutes parts. Un garçon décrit de larges cercles avec sa trottinette tandis le reste du groupe lui court après, Sophia en tête.

Le mystérieux halo s’est joint à la cavalcade. Il tourbillonne d’un enfant à l’autre…

Ma parole, il s’amuse!

D’un coup, une joie, une joie folle me saisit. Je frappe des mains. J’applaudis comme une gosse.

« Qu’est-ce que tu regardes? » s’inquiète Luca.

Du doigt, je désigne la tache sombre et mouvante.

« C’est un sac en plastique qu’on aura laissé traîner, commente-il platement. Les gens sont dégoutants. »

Je regarde à nouveau. Luca a raison : il s’agit d’un vulgaire sac en plastique noir. Le sac tourbillonne et se déforme au gré des rafales de vent. Comment ai-je pu le confondre avec une ombre, voire une tache d’huile?

« Tu devrais te reposer, dit Luca. Regarde, je ne suis pas venu seul : Céline m’a accompagné. »

Je réalise soudain qu’une troisième personne se tient dans la pièce. Je distingue mal son visage. Il fait sombre, si sombre…

Je la salue au plus simple :

« Bonjour madame. »

Si sombre… Le ciel aussi s’est obscurci. Des montagnes de nuages.

« Dis-moi Luca, sommes-nous en été ou en hiver? Et les enfants? Ils jouaient sous mes yeux et la seconde d’après… »

« Tu as encore oublié qui je suis, soupire-t-il. Je suis Simon, pas Luca… »

« Elle ne nous reconnaît pas, dit la femme. Elle n’a même pas l’air de savoir où elle se trouve… »

L’homme hoche la tête :

« Elle imagine qu’elle habite toujours dans sa cité pourrie. Entre nous, je ne suis pas mécontent qu’elle en soit partie, mais on ne chamboule pas si aisément quarante années de vie. Ne nous faisons pas d’illusions : À quatre-vingt-douze ans, son état n’ira qu’en empirant. »

Il se tourne vers moi et hausse le ton, comme si j’étais sourde.

« Tu as quitté ton appartement, tu te souviens? Tu ne pouvais plus vivre seule. Tu l’as quitté il y a longtemps. »

J’essaie de suivre, mais je me sens perdue. Constamment perdue, dès qu’on s’adresse à moi. Une question finit par se former dans mon esprit :

« Quel âge a Sophia ? »

« Ça fait peur de vieillir. » murmure la femme.

L’homme pose une main sur mon épaule :

« Tu as passé suffisamment de temps devant la fenêtre… »

Je n’ai pas envie qu’on me touche. Et de quoi se mêle-t-il? Je pourrais passer ma vie devant la fenêtre, à regarder les gens qui vont et viennent.

J’aime aussi beaucoup observer les pigeons.

L’homme insiste :

« Viens, allonge-toi un peu, Maman. »

Maman… ce mot me remplit de confusion… Décidément, quelque chose m’échappe.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

De fil en flamme

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Si tu croises une vielle femme munie de sa quenouille,

Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de la saluer.

Mais si le brin vient à se rompre, passe ton chemin.

Tire la chevillette, la bobinette cherra.

De fil en flamme, et en toute occasion, poursuis l’escarbille.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ceci est ma participation à l’agenda ironique organisé, en ce mois d’avril, par Carnet Paresseux sur le thème de « suivez le fil ».

La bibliothèque

La fillette se tenait immobile en plein milieu d’une allée de livres. Elle portait un déguisement de princesse d’un rose crasseux, le genre de panoplie qui ressemble davantage à une chemise de nuit qu’à une robe. Bouche ouverte, elle pleurait en émettant un chuintement à peine audible.

Hypothèse la plus probable :

« Tu ne sais pas où sont tes parents? »

Elle a hoché du menton. J’ai pris la gamine par la main et nous avons commencé à chercher. Comme elle étouffait un gros sanglot, j’ai essayé de la distraire :

« Tu viens souvent ici, à la bibliothèque? Tu sais lire? »

La gamine a haussé les épaules.

« Moi, j’aime beaucoup lire », ai-je continué.

« Pourquoi? »

« Parce que j’aime bien imaginer, rêver, découvrir de nouvelles choses… »

« Pourquoi? »

Ne savait-elle produire d’autres sons que ces deux notes plaintives? Ma paume est devenue moite au contact de la petite main. À voix haute, j’ai commenté :

« Un vrai labyrinthe, cette bibliothèque! Pas étonnant que tu aies perdu tes parents… »

À moins que ce ne soit l’inverse.

la fillette a brisé net le cours de mes mauvaises pensées. Elle a prononcé d’une traite :

« Attendons que la lune se lève et nous retrouverons le chemin de la maison…  »

J’ai marqué une pause, haussé un sourcil.

« Comment? Tu peux répéter?»

« Ben… on devrait peut-être attendre que la lune se lève..» a-t-elle bredouillé.

Une image intérieure s’est alors formée, celle de mon fils en train de s’endormir tandis que je lisais doucement sous la lueur d’une lampe de chevet.

Elle venait de réciter, avec un naturel déconcertant, une réplique tirée d’un conte des frères Grimm.

« Alors là… tu m’en bouches un coin! me suis-je exclamée. Aurions-nous les même références? J’ai un garçon qui a à peu près ton âge. Je lui raconte souvent cette histoire… »

Je l’avais même rabâchée un nombre incalculable de fois. Mon fils en redemandait. Hansel et Gretel ou l’histoire d’enfants égarés au plus profond des bois par leur horrible marâtre et recueillis dans une étrange maison de pain d’épice, en vérité l’antre d’une sorcière cannibale.

Je me suis un peu radoucie :

« Nous allons plutôt demander à la gentille dame de l’entrée si elle veut bien faire une annonce. Voyons, de quel côté se trouve l’accueil? »

Une hésitation, un doute… J’ai soudain réalisé qu’une ambiance quasi-crépusculaire régnait parmi les allées. Le jour déclinait et les baies vitrées s’assombrissaient de minute en minute.

J’ai marmonné, moitié pour moi-même :

« Ce serait trop leur demander que d’allumer les néons? Ne me dis pas qu’ils font des économies d’énergie… »

Une plaisanterie circulait sur le net à ce sujet : « Mesdames et messieurs, suite à diverses restrictions budgétaires, nous avons éteint la lumière au bout du tunnel… »

Ici, on ne blaguait pas. Quelle folie de supprimer ainsi l’éclairage Pas un lecteur attardé parmi les livres, Pas le froissement d’une page qu’on tourne. Rien. Je me suis demandé combien de romans alignés sur les étagères contenaient l’expression « silence de mort »…

Ça m’a prit d’un coup, une sorte de vertige, devant les kilomètres de papier imprimé que la pénombre rendait indéchiffrables. Des milliers de phrases. Millions de mots. Sans compter les motivations obscures qui avaient peut-être initié leur rédaction…

Peut-être aussi que je travaillais excessivement du chapeau. La gamine avait fini par me communiquer son stress. Et ce n’était qu’un début.

Sa main a lâché la mienne. Elle s’est mise à courir malgré mes protestations :

« Attends, ne nous séparons pas… Non! Pas par là…D’accord, tu as gagné, je ne te vois plus. Reviens maintenant! Évitons de jouer à cache-cache, tu veux? »

Peine perdue. Ma protégée s’était envolée. Et un vague pressentiment me susurrait que j’aurais toute les peines du monde à obtenir qu’elle se tienne tranquille.

Il faisait très sombre. Quelle heure était-il? J’ai voulu consulter l’affichage horaire de mon téléphone… Et merde! Plus de batteries!

J’ai poussé un profond soupir. Résumé de la situation : Le sort me confiait la charge d’une gosse ingérable, la nuit et le silence avaient envahi le bâtiment et tout signe de présence humaine s’était volatilisé. Je ne me souvenais pourtant d’aucun communiqué stipulant l’extinction des feux.

« Reviens, ai-je appelé, nous devons trouver un gardien… C’est ta voix que j’entends? À qui parles-tu? »

Je percevais clairement les bribes d’un dialogue :

« Qu’est-ce que tu fais? » disait-on.

Réponse :

« Je dessine un rond… »

Un rond?  Des paroles confuses mais le second timbre se distinguait avec netteté  du premier. Chacun présentait des accents juvéniles :  deux gosses pour le prix d’un, j’en aurais mis ma main au feu! À en juger par la provenance des sons, les compères ne se tenaient pas à plus de cinquante centimètres, de l’autre côté du rayonnage.

J’ai progressé le long de la cloison sans cesser de tendre l’oreille. Les bavardages s’étaient tus. Pendant un instant, je n’ai distingué que le bruit de mon propre souffle. J’ai atteint le segment voisin et découvert la fillette agenouillée près d’un jeune garçon. Elle m’a jeté un bref regard avant de ramener ses yeux vers le sol où s’affairaient les doigts agiles de son camarade.

À cette distance, dans l’obscurité, je ne parvenais pas à discerner ce qu’ils fabriquaient exactement. J’ai mené une approche feutrée. Le garçon ébauchait un cercle en alignant de petits cailloux blancs. Un profil buté, des cheveux blonds. Je me suis attardée sur le dessin des pommettes que l’ombre épousait avec délicatesse.

Les enfants se ressemblaient beaucoup.

Une question évidente m’a traversé l’esprit :

« Vous êtes frère et sœur? »

J’ai acté l’absence de réaction et continué :

« Où sont vos parents? »

« On dirait qu’ils nous ont abandonnés », a dit le garçon sans lever la tête.

« Nous sommes perdus dans la forêt », a précisé la fillette.

De quoi perdre patience.

« Stop! Ne me prenez pas pour une idiote! Moi aussi, je connais les contes de Grimm sur le bout des doigts, et tout particulièrement Hansel et Gretel. Nous sommes d’accord, c’est une super histoire, mais là, on ne joue plus. Vous ne remarquez rien d’inhabituel? La bibliothèque… Bon sang! Elle est fermée et ils nous ont oubliés à l’intérieur! »

je n’osais même pas imaginer l’angoisse de mon mari si je ne rentrais pas, contrainte de passer la nuit dans une bâtisse cadenassée.

Quant à ces deux là, comment expliquer que personne ne se soit inquiété de leur disparition?

«  Répondez-moi : Où sont vos parents? »

Je comptais pour du beurre. Le garçonnet a ramassé les cailloux qu’il a fourrés dans sa poche. Il s’est redressé. Son regard a glissé sur moi comme si je n’existais pas, puis quelque chose a capté son attention. La minute d’après, il s’élançait droit devant, sa sœur sur les talons.

« On ne court pas dans la… » ai-je commencé.

Un pur réflexe de ma part. Je n’étais pas leur mère.

J’ai fermé les yeux. Mon instinct me conseillait de rejoindre la sortie. Si je trouvais porte close, il me restait l’espoir de dénicher un téléphone à l’accueil. Mais je n’avais aucune idée de la direction à prendre. Je la connaissais pourtant par cœur cette petite bibliothèque de quartier! Étrange sensation. Je ne savais plus du tout.

J’ai avancé presque à tâtons, longé d’interminables rangés d’ouvrages sans parvenir à trouver mes repères. Et un tournant à droite, deux sur la gauche, un cul de sac… Pourquoi l’obscurité paraissait-elle si dense? Pourquoi tant de rayonnages et de mots définitifs?

« Pourquoi? » ai-je mentalement parodié en pensant au ton pleurnichard, insupportable, de la fillette lors de nos premiers échanges. Et j’ai aussitôt senti monter des larmes.

« Où êtes vous, les enfants? S’il s’agit d’une blague, elle n’est pas drôle… »

Mais non, seul mon cerveau me jouait des tours, désorienté par les ténèbres. Des rires ont résonné à proximité…

« Je vous entends mais je ne vous vois pas », ai-je commenté.

Trois secondes se sont écoulées et de nouveaux éclats me sont parvenus : une sonorité lointaine cette fois, aux antipodes de l’endroit où le chahut initial avait retenti. Comme si on pouvait parcourir quarante mètres en trois secondes!

« Revenez ou vous allez vous perdre… pour de vrai… »

Le rire s’est éteint. J’ai hésité avant d’ajouter :

« Et nous savons ce qui attend les enfants perdus… c’est écrit… »

Les enfants perdus se dirigent toujours vers la maison d’une sorcière, inexorablement, fut-elle en pain d’épice. Tout était écrit ici, dans la forêt des mots définitifs et des motivations obscures… un terrain de jeu idéal à condition de trouver la sortie, un jour.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation au concours de l’agenda ironique d’avril sur le thème du quiproquo, organisé par le blog de leodamgan

Le récit a un peu dérivé en cours d’écriture mais je pense être restée dans le thème car les protagonistes évoluent sur des plans trop différents pour se comprendre. Par contre, c’est beaucoup trop long. Comme j’avais commencé, j’ai eu à cœur de terminer cette histoire et je ne voyais pas comment la développer en moins de mots. Je ne sais pas si leodamgan la jugera recevable…

Comment j’ai appris à danser

« Un épisode marquant de ma vie? Je réfléchis… Deux coups de foudre dans une même nuit, c’est assez marquant? Faites-moi confiance, je ne suis pas prête de les oublier. J’avais quoi? Une vingtaine d’années, à peine. Un âge où le cœur fait boum… Je préfère cependant vous prévenir : Ceci n’est pas une histoire d’amour, plutôt un drame. Des gens sont morts.

L’autre a accusé un mouvement de recul.

– Morts??!!!

– Oui, l’orchestre. Ce soir-là, l’orchestre est parti en fumé. Les musiciens jouaient sur l’eau. Une barge servait d’estrade…

– Drôle d’installation… J’espère qu’il s’agissait d’une barge en dur!

– Dans mon souvenir, les choses se passent ainsi. Je continue? Bien… On avait dressé des tentes et des lampions partout sur la rive où se déroulaient les festivités. Je ne savais pas très bien qui les organisait. J’accompagnais Murielle, ma sœur de bringue à l’époque. Murielle possédait de nombreux talents. Elle charmait par une conversation facile, et je ne parle même pas de son œil, toujours aux aguets.

« Peu après notre arrivée, elle est venue se coller tout contre mon oreille. Avec des airs de conspiratrice, elle a chuchoté quatre mots : Tu as une touche…

« J’ai tourné la tête d’une manière si brusque que j’aurais voulu me donner des claques. Accoudé à la buvette, un type m’observait. Pas n’importe quel type. J’avais déjà repéré sa longue silhouette déambulant parmi les badauds. Nos regards se sont croisés et j’ai piqué un fard… bénie soit la lumière amortie des lampions!

« L’inconnu s’est avancé vers moi. Une expression un peu désabusée flottait sur son visage. Il avait des yeux très sombres. J’avoue un faible pour les grands bruns. J’ai pensé : C’est parti, ma fille, tu as intérêt à assurer!

« Nous avons pris un verre, puis un second verre. L’alcool m’a beaucoup aidée. Je riais, je parlais et buvais encore. Il était tellement beau! La beauté qu’on ne prête qu’au diable. L’orchestre s’est mis à jouer et nous avons dansé.

« Ne vous laissez pas abuser par l’apparente banalité de cette bluette. Peut-être trouverez-vous le détail anodin mais m’inciter à guincher relevait alors de l’exploit! J’ai bien failli me dégonfler. Le charme qu’il exerçait sur moi, mon propre désir de plaire, rien n’y faisait. Il était impensable que j’entre en piste. Non merci, je ne danse pas. J’ai mal au petit orteil gauche... Un embarras que je traînais depuis les fins fonds de la puberté. One more night de Phil Collins, Vous vous rappelez? À quatorze ou quinze ans, dès que résonnaient les premières notes de piano, je me planquais dans un coin. Je devenais invisible aux attentions du monde et surtout des garçons. Les garçons ont des pieds encombrants. Tu chausses du combien? Quarante trois, quarante quatre? Comment ne pas écraser de pareils bateaux?

« Je ne vais pas vous apprendre les mœurs adolescentes. On se bécote, on se pelote. On se roule des pelles. Cela finit toujours par arriver, même à la plus timide des filles. Par contre embrasser sur un slow… Foutus complexes! J’avais dû rater une étape essentielle.

« Quand ses lèvres touchèrent les miennes, il y eu un claquement sec, une décharge d’électricité statique. J’ai sursauté, j’allais perdre mes moyens… vite, une plaisanterie, quelque chose à dire, n’importe quoi… Le néant total!

« J’ai ouvert puis refermé la bouche sans émettre le moindre son. À la place, j’ai saisi la main qu’il me tendait.

« Pour la première fois de ma vie, je me suis abandonnée au rythme de la musique. Je n’ai aucune idée de ce que nous avons dansé, mais, dans les bras de cet inconnu, j’enchaînais les pas à la perfection. Une habileté troublante pour celle qui ne gambille jamais. Mes jambes m’obéissaient-elles encore? Et ma tête? Qu’est-ce qui a germé dans ma tête à ce moment?

« Le vent s’était levé. Les lampions ont valdingué sur le ciel nocturne. La toile de tente claquait frénétiquement. On aurait cru à des ailes gigantesques. J’étais grisée comme une fillette. Comme à l’âge où je jouais en solitaire avec le vent, celui qu’on nomme Autan. Une image s’est précisée. J’avais dénoué ma tresse, perdu mes barrettes. J’allais me faire gronder. Quelle importance? Je voulais sentir. Oui, sentir le souffle dans mes cheveux. L’air gonflait ma petite robe à fleurs et j’essayais de m’envoler. Virevoltant parmi les herbes hautes, je fredonnais une drôle de comptine : sept soleils et sept lunes, sept planètes y compris la poule. Puis le coq qui chantera au jugement dernier…

« Là où j’ai grandi, les gens se méfient de l’Autan. Ses rafales sont bruyantes et tièdes. Elles provoquent des fausses couches, perturbent le sommeil, colportent toutes sortes d’idées fantasques. Quand l’Autan souffle, dit-on, les fous dansent à Albi.

« Les couples tournoyaient autours de nous. Moi, je voulais arrêter, reprendre un peu ma respiration. J’avais les jambes en coton. Hélas, je ne contrôlais plus rien. Mes pieds ne tenaient pas en place. Impossible de les immobiliser. Mes yeux sont restés rivés aux siens, avec la fascination d’un oiseau pour un serpent. Ça et une petite voix intérieure qui fredonnait : Le coq peut bien chanter et le monde s’effondrer, pourvu que nous dansions jusqu’à ce que nos chaussures tombent en cendre.

« Croyez-le ou non, on n’invoque pas le jugement dernier sans conséquence. Ce dont je me souviens ensuite? D’un flash de lumière, d’une déflagration assourdissante. Tout est devenu blanc. Des visages interdits, des yeux agrandis par la stupeur… moi-même, j’étais pétrifiée. J’ai entendu un cri, et, dans le bruit et la fureur, j’ai réalisé que j’avais crié. La foudre avait frappé. La barge, avec l’orchestre à son bord, s’est embrasée avant de couler dans les eaux sombres du lac. »

J’achevais mon récit en observant quelques secondes de silence. Un récit est toujours perfectible, mais j’avais déjà bien rodé celui-ci. J’ai lu une expression consternée sur le visage de l’individu qui me collait aux basques depuis un bon moment. J’étais ravie de mon effet.

– Elle est bizarre ton histoire, a-t-il commenté. Si nous avions quinze ans, un feu de camp, je ne dis pas…

– Vous demandiez à connaître un épisode marquant de ma vie? Hé bien voilà, vous êtes servi!

– Je voulais dire… C’est vrai tout ce que tu racontes? Ça s’est réellement produit?

– Vous en doutez?

L’individu a haussé des épaules.

– Et le beau ténébreux de service… Que lui est-il arrivé?

J’ai souri de toutes mes dents.

– Je l’ai épousé.

– Ah bon, tu es mariée…

J’ai  acquiescé. D’accord, j’aurais pu commencer par là. N’empêche, quel public! Après cette gigue endiablée, il ne savait plus sur quel pied danser. J’ai respecté l’usage : salué mon unique spectateur et filé sans attendre de rappel.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Le bureau des Coquelicots

03 14 15 92 65 35… Je me suis aperçue que le numéro de téléphone comptait trop de chiffres quand une voix a répondu :

« Bureau d’Anna Coquelicot, j’écoute… »

– Co… Comment? Mais c’est moi, Anna Coquelicot! Qui êtes-vous?

– Je vous laisse deviner, a rétorqué mon interlocutrice. Un indice : concentrez-vous sur le son de ma voix…

Tentative d’hypnose par téléphone? Non, tu as trop d’imagination… Peut-être une arnaque publicitaire, une mauvaise blague… Bref, plusieurs hypothèses, une seule réponse :

– Trouvez-vous un autre cobaye!

– Vous n’écoutez pas, a-t-on soupiré. Attendez, je vous transfère vers un poste plus approprié.

J’ai entendu un clic, puis une tonalité aiguë… un autre clic… Quelqu’un a dit :

– Allô? J’entends mal. La communication est mauvaise…

Décontenancée, j’ai balbutié :

– Excusez-moi, on vient de basculer l’appel et je…

– Hein, quoi?

– Mais qui êtes-vous à la fin?

– Vous dîtes? Dans les choux du nain?

– Non, bien sûr que non!

Une tonalité plus grave que la précédente a indiqué la fin de la communication. J’ai inspiré un grand coup. Ils n’allaient pas s’en tirer si facilement. À nouveau j’ai composé le 03 14 15 92 65 35.

« Bureau d’Anna Coquelicot, j’écoute… »

– Vous n’avez pas le droit de me traiter ainsi! Qui m’avez-vous passé?

– Le bureau de la Sourde Oreille, Madame. Et j’espère que vous retiendrez la leçon. Voilà ce que ça fait quand on n’écoute pas les gens! Bien, reprenons : Vous vous posez des questions? Bonne nouvelle! Nous pouvons en déduire que votre électroencéphalogramme n’est pas à plat! J’ajouterais que vos interrogations sont le reflet des miennes. Je vous souhaite donc… Crr… bon courage. Et surtout…crr… bzzz…musez-vous bien! nnnnn…

– Allô? J’entends mal. La communication est mauvaise…

– Je répète… crr… Amusez-vous bien! crrsh… bzzz…

La suite est devenue inaudible. Les grésillements m’irritaient le tympan. J’ai éloigné le combiné.

« Crr… bzzz… la quadrature…  bzzzzz… DU cercle… crrrr… crrsh… une BAse…  nnnn… soixante…  crr…  crr.. »

– Hein, quoi? ai-je demandé.

« CrrRSCHOU… bzzz… du… nnnIN…Crr… crr… »

– Vous dîtes? Dans les choux du nain?

« Non, bien sûr que non! »

J’ai aussitôt raccroché. Mon interlocutrice m’avait incitée à tendre l’oreille. Elle semblait parvenue à ses fins. Malgré les parasites, j’avais clairement entendu la réponse. Pire! J’avais reconnu le son de ma propre voix.

La sonnerie a retenti. L’écran affichait : APPEL INCONNU. J’ai laissé sonner un long moment avant de saisir le téléphone.

« Bureau d’Anna Coquelicot, nous avons été coupées… »

Pendant deux secondes, j’ai cessé de respirer. Même timbre, même intonation. Quelqu’un s’adressait à moi en utilisant MA voix, MON nom. J’ai crié :

– Mais enfin, je suis Anna Coquelicot!

– Nous sommes toutes les deux Anna Coquelicot, à une différence près : L’une répond au téléphone quand l’autre écrit… Devine laquelle.

– Dans la mesure ou je me trouve suspendue à cet appareil depuis un bon moment… Qu’êtes-vous en train d’écrire?

« … cet appareil depuis un bon moment… Qu’êtes-vous en train d’écrire? »

– Il y a un écho, ai-je prévenu.

« Il y a un écho… »

– Cela ne m’amuse pas! Je vais raccrocher…

L’autre a repris :

– Désolée, Je relisais mes notes. J’écris chaque mot qui sort de ta bouche avant même que tu le prononces.

– Je vois, vous souffrez d’un complexe de toute puissance. Pour ma part, mon psy me trouve en excellente santé mentale… Alors n’attendez pas que j’avale une histoire pareille!

– Une histoire! Tu l’as dit, bouffie! Il s’agit seulement d’une histoire, rédigée à la première personne du singulier.

– Je ne comprends toujours pas…

– Moi non plus, rien de rien… Souviens-toi : Tes interrogations sont le reflet des miennes.

– Pourquoi ce jeu du chat et de la souris?

– Les besoins du scénario. Je vais devoir interrompre le récit, sous peine de lasser. La boucle est bouclée, n’abusons pas du procédé! Une dernière remarque?

– Oui : les choux du nain, c’est très moyen!

Critique de détail! Trois, deux, un, zéro… sur mon clavier j’ai tapé le mot :

FIN

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co