Au fond du jardin

La nuit vient de tomber. L’air embaume la menthe. J’en ai planté un pied et elle s’est répandue dans tout le jardin, jusque sous le tilleul, là où il m’a semblé discerner une ombre.

« Thomas, c’est toi? »

Pas de réponse. Je m’en vais tourner le dos, rentrer à la maison, quand je perçois clairement un mouvement, comme un remous dans l’atmosphère tiède et immobile.

« Thomas? »

Il me suffirait d’aligner quelques pas pour rejoindre le tilleul, vérifier par moi-même mais, soudain, j’ai peur. Je voudrais qu’il réponde.

Thomas », dis quelque chose… »

Un flash blanc illumine l’horizon. Je compte lentement jusqu’à sept puis un grondement se fait entendre. D’un coup, le vent se lève. Une goutte d’eau tiède s’écrase sur mon bras, suivie d’une seconde.

« Rentre,Thomas . L’orage approche. »

Les grillons se sont tus. Une silhouette massive et lente se détache de celle du tronc.

« Réponds, s’il te plait. »

Trop massive.

« Réponds, tu me files les chocottes! »

Trop lente.

Un deuxième roulement de tonnerre éclate. Brusquement une voix s’élève :

« C’est moi, c’est Thomas . »

Je pousse un soupir de soulagement et le rejoins sous l’arbre.

« C’est moi, c’est moi, c’est moi… » répète-t-il.

Il me sert contre lui, je le repousse.

« Rentrons… »

« Pourquoi? »

« L’orage… »

« Il s’éloigne déjà. »

Thomas me caresse la joue. Je lui fais remarquer que ses doigts sont couverts de terre. Il semble hésiter :

« Je cherchais… la bague. Celle que tu as perdue… »

Nous nous asseyons côte à côte. Je laisse ma main errer parmi les herbes et découvre une cavité. celle-ci ne date pas d’aujourd’hui. La terre y est trop sèche.  Thomas a dû farfouiller un peu plus loin. Je me revois en train de creuser, moi aussi, dérangeant au passage un scarabée…  J’ai observé l’insecte un bon moment puis je me suis demandé combien d’autres petites bêtes habitaient le sous-sol. Des centaines, peut-être des milliers… J’éprouvais à leur égard  de la sympathie. J’aurais voulu me confondre avec l’arbre et les accueillir entre nos profondes racines… Quel jour était-ce? Je ne me rappelle plus très bien.

Je perds complètement la notion du temps ces dernières semaines. Cela m’inquiète un peu. Nous avons emménagé il y a six mois, choisissant la maison sur un coup de cœur, mais la somme des travaux en souffrance me déprime. Le toit fuit et l’installation électrique n’est pas aux normes. Nous avons déjà laissé trop de problèmes s’accumuler, passant le plus clair de nos instants à paresser, rêvasser, au fond du jardin.

Je réalise alors que je suis à nouveau en train de gratter le sol. Déconcertée d’avoir accompli ce geste sans en prendre conscience,  je retire ma main, l’essuie contre mon jeans. Je me tourne vers Thomas. Son visage forme une tache claire dans l’obscurité. Il a fermé les yeux.

« À quoi tu penses? »

« À rien. Et toi? »

« J’ai eu une de ces trouilles pendant l’orage…. »

« C’est fini… On est bien ici… profitons…. »

Combien de minutes, combien d’heures avons-nous passées à l’abri de ce feuillage?

« Et ma bague, tu l’as retrouvée? »

Thomas hausse les épaules. J’insiste :

« Dis-moi : Qu’attendons-nous… Que cherchons-nous, vraiment, au fond du jardin? »

Ma gorge se contracte. Je me tais…

Et toujours l’odeur de la menthe, celle du tilleul, le souffle de Thomas, le mien, comme une seule vague.

 

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co 

 

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17 réflexions sur « Au fond du jardin »

  1. Coucou Anna , on dirait un rêve … mais que cherchez vous donc au fond du jardin , la nuit qui plus est ? et qu’a enterré Thomas ? le charme de la maison …un scarabée d’or !

    tu sais on a un tilleul au fond du jardin et de la menthe aussi 😉
    Bise Anna la mystérieuse

    1. Moi, je crois que Thomas n’a rien enterré, mais, comme la narratrice de cette histoire, ne peut s’empêcher de creuser… Pourquoi ces deux personnages creusent-ils compulsivement? Là est la question… Bonne soirée à toi 🙂

      1. ils se cherchent , cherchent le pourquoi de l’achat de la bicoque, le pourquoi de leur vie ensemble , ils cherchent un souterrain pour s’évader du jardin ???
        😎🙄
        Sur ce bise Anna ❣

  2. un moment, un aphorisme de la vie contemporaine. c’est moins par ce que ça raconte que par ce à quoi la narratrice se rattache dans ses pensées qu’on nous raconte son temps. 🙂

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