Comment j’ai appris à danser

« Un épisode marquant de ma vie? Je réfléchis… Deux coups de foudre dans une même nuit, c’est assez marquant? Faites-moi confiance, je ne suis pas prête de les oublier. J’avais quoi? Une vingtaine d’années, à peine. Un âge où le cœur fait boum… Je préfère cependant vous prévenir : Ceci n’est pas une histoire d’amour, plutôt un drame. Des gens sont morts.

L’autre a accusé un mouvement de recul.

– Morts??!!!

– Oui, l’orchestre. Ce soir-là, l’orchestre est parti en fumé. Les musiciens jouaient sur l’eau. Une barge servait d’estrade…

– Drôle d’installation… J’espère qu’il s’agissait d’une barge en dur!

– Dans mon souvenir, les choses se passent ainsi. Je continue? Bien… On avait dressé des tentes et des lampions partout sur la rive où se déroulaient les festivités. Je ne savais pas très bien qui les organisait. J’accompagnais Murielle, ma sœur de bringue à l’époque. Murielle possédait de nombreux talents. Elle charmait par une conversation facile, et je ne parle même pas de son œil, toujours aux aguets.

« Peu après notre arrivée, elle est venue se coller tout contre mon oreille. Avec des airs de conspiratrice, elle a chuchoté quatre mots : Tu as une touche…

« J’ai tourné la tête d’une manière si brusque que j’aurais voulu me donner des claques. Accoudé à la buvette, un type m’observait. Pas n’importe quel type. J’avais déjà repéré sa longue silhouette déambulant parmi les badauds. Nos regards se sont croisés et j’ai piqué un fard… bénie soit la lumière amortie des lampions!

« L’inconnu s’est avancé vers moi. Une expression un peu désabusée flottait sur son visage. Il avait des yeux très sombres. J’avoue un faible pour les grands bruns. J’ai pensé : C’est parti, ma fille, tu as intérêt à assurer!

« Nous avons pris un verre, puis un second verre. L’alcool m’a beaucoup aidée. Je riais, je parlais et buvais encore. Il était tellement beau! La beauté qu’on ne prête qu’au diable. L’orchestre s’est mis à jouer et nous avons dansé.

« Ne vous laissez pas abuser par l’apparente banalité de cette bluette. Peut-être trouverez-vous le détail anodin mais m’inciter à guincher relevait alors de l’exploit! J’ai bien failli me dégonfler. Le charme qu’il exerçait sur moi, mon propre désir de plaire, rien n’y faisait. Il était impensable que j’entre en piste. Non merci, je ne danse pas. J’ai mal au petit orteil gauche... Un embarras que je traînais depuis les fins fonds de la puberté. One more night de Phil Collins, Vous vous rappelez? À quatorze ou quinze ans, dès que résonnaient les premières notes de piano, je me planquais dans un coin. Je devenais invisible aux attentions du monde et surtout des garçons. Les garçons ont des pieds encombrants. Tu chausses du combien? Quarante trois, quarante quatre? Comment ne pas écraser de pareils bateaux?

« Je ne vais pas vous apprendre les mœurs adolescentes. On se bécote, on se pelote. On se roule des pelles. Cela finit toujours par arriver, même à la plus timide des filles. Par contre embrasser sur un slow… Foutus complexes! J’avais dû rater une étape essentielle.

« Quand ses lèvres touchèrent les miennes, il y eu un claquement sec, une décharge d’électricité statique. J’ai sursauté, j’allais perdre mes moyens… vite, une plaisanterie, quelque chose à dire, n’importe quoi… Le néant total!

« J’ai ouvert puis refermé la bouche sans émettre le moindre son. À la place, j’ai saisi la main qu’il me tendait.

« Pour la première fois de ma vie, je me suis abandonnée au rythme de la musique. Je n’ai aucune idée de ce que nous avons dansé, mais, dans les bras de cet inconnu, j’enchaînais les pas à la perfection. Une habileté troublante pour celle qui ne gambille jamais. Mes jambes m’obéissaient-elles encore? Et ma tête? Qu’est-ce qui a germé dans ma tête à ce moment?

« Le vent s’était levé. Les lampions ont valdingué sur le ciel nocturne. La toile de tente claquait frénétiquement. On aurait cru à des ailes gigantesques. J’étais grisée comme une fillette. Comme à l’âge où je jouais en solitaire avec le vent, celui qu’on nomme Autan. Une image s’est précisée. J’avais dénoué ma tresse, perdu mes barrettes. J’allais me faire gronder. Quelle importance? Je voulais sentir. Oui, sentir le souffle dans mes cheveux. L’air gonflait ma petite robe à fleurs et j’essayais de m’envoler. Virevoltant parmi les herbes hautes, je fredonnais une drôle de comptine : sept soleils et sept lunes, sept planètes y compris la poule. Puis le coq qui chantera au jugement dernier…

« Là où j’ai grandi, les gens se méfient de l’Autan. Ses rafales sont bruyantes et tièdes. Elles provoquent des fausses couches, perturbent le sommeil, colportent toutes sortes d’idées fantasques. Quand l’Autan souffle, dit-on, les fous dansent à Albi.

« Les couples tournoyaient autours de nous. Moi, je voulais arrêter, reprendre un peu ma respiration. J’avais les jambes en coton. Hélas, je ne contrôlais plus rien. Mes pieds ne tenaient pas en place. Impossible de les immobiliser. Mes yeux sont restés rivés aux siens, avec la fascination d’un oiseau pour un serpent. Ça et une petite voix intérieure qui fredonnait : Le coq peut bien chanter et le monde s’effondrer, pourvu que nous dansions jusqu’à ce que nos chaussures tombent en cendre.

« Croyez-le ou non, on n’invoque pas le jugement dernier sans conséquence. Ce dont je me souviens ensuite? D’un flash de lumière, d’une déflagration assourdissante. Tout est devenu blanc. Des visages interdits, des yeux agrandis par la stupeur… moi-même, j’étais pétrifiée. J’ai entendu un cri, et, dans le bruit et la fureur, j’ai réalisé que j’avais crié. La foudre avait frappé. La barge, avec l’orchestre à son bord, s’est embrasée avant de couler dans les eaux sombres du lac. »

J’achevais mon récit en observant quelques secondes de silence. Un récit est toujours perfectible, mais j’avais déjà bien rodé celui-ci. J’ai lu une expression consternée sur le visage de l’individu qui me collait aux basques depuis un bon moment. J’étais ravie de mon effet.

– Elle est bizarre ton histoire, a-t-il commenté. Si nous avions quinze ans, un feu de camp, je ne dis pas…

– Vous demandiez à connaître un épisode marquant de ma vie? Hé bien voilà, vous êtes servi!

– Je voulais dire… C’est vrai tout ce que tu racontes? Ça s’est réellement produit?

– Vous en doutez?

L’individu a haussé des épaules.

– Et le beau ténébreux de service… Que lui est-il arrivé?

J’ai souri de toutes mes dents.

– Je l’ai épousé.

– Ah bon, tu es mariée…

J’ai  acquiescé. D’accord, j’aurais pu commencer par là. N’empêche, quel public! Après cette gigue endiablée, il ne savait plus sur quel pied danser. J’ai respecté l’usage : salué mon unique spectateur et filé sans attendre de rappel.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

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28 réflexions sur “Comment j’ai appris à danser

  1. tu n’écris pas souvent Anna mais quand tu t’y colles tu te fiches pas de nous !
    super historiette ou histoire véridique ? qui garde en haleine jusqu’à sa fin foudroyante 😉
    et tiens …

  2. joli ; et j’aime beaucoup la comptine du Jugement dernier (y a-t-il vraiment une poule et un coq dans le Livre de l’Apocalypse ? faudrait que je le lie, un jour….

    d’accord avec Juliette : encore !

  3. J’adore ! Et en lisant je t’ai complètement vue avec ta tresse dans les bras d’un grand brun que je peux imaginer aussi du coup ! De foudre bien sûr ☺. Encore Nana 💟👍

  4. tout m’a amusé, j’ai ri et souri autant sur le Coup de foudre, que les com de l’Evangile selon St Poule, les dialogues sont exxxtraoordinaires, et l’imagination étant, devrait tremper dans l’encrier une telle Plume pour nous amuser encore et encore..
    Bravo Coquelicot… votre simplicité et votre humour vous vont à merveille, .. 🙂

      • le pense sincèrement,.. tes Amis ausssiiiii… 😉
        l’écriture délivre le plus précieux Kdo, Nous.. et offerte avec naturel et humour est un bel exploit, qui égaye nos pts « aléas » lol… ce don « intérieur » nous rend « autre » au plus près et vrai de notre Qualité, plein d’humanité et de sincérité…et ça se voit… alors bonne fête à la plume, et le courage sera juste pour l’encrier lol…car le Cœur ouvert a le vent sur ses ailes…pour vivre cela 😉 bizou à cette jolie renaissance avec sa clef du bonheur, j’en doute pas… 🙂

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