La tanière

Le soleil entre à flots dans la chambre, tapant contre les vitres et projetant sur le sol de grands carreaux lumineux. Ceux-ci ont presque atteint  le lit. Lucien en conclut qu’il est environ dix heures du matin. Il se réjouit de sa grasse matinée, tend le bras et saisit un livre qui traîne sur la table de chevet. II aime débuter ainsi le weekend, avec un peu de lecture dès le réveil…. Aimé Césaire? Parfait! Il ouvre le recueil au hasard et commence à lire :

tant pis si la forêt se fane en épis de pereskia

tant pis si l’avancée est celle des fourmis tambocha

tant pis si le drapeau ne se hisse qu’à des hampes

desséchées

tant pis…

Lucien tourne la page pour lire la suite et ce qu’il découvre le prive de respiration pendant cinq bonnes secondes. La porte s’ouvre brusquement, il l’entend à peine, ne lève pas davantage le nez quand Karine traverse la chambre en coup de vent. Interdit, il contemple les bouts de papier déchirés qui émergent de la pliure.

Enfin, il dit :

« Encore… des pages arrachées… quelqu’un… quelque chose… s’en est encore prit à mes livres! »

« Ce n’est pas moi », répond sèchement Karine.

« Mais qui? »

« Peut-être le chat. »

A son intonation sarcastique, il daigne enfin la considérer. Elle se tient de dos et fouille dans la penderie avec des gestes nerveux.

« Ça ne va pas? » s’enquiert-il.

« J’ai mal dormi… Des bruits de pas m’ont réveillée pendant la nuit »

Il baisse de nouveau les yeux vers la pliure tandis que les mots de Karine cheminent dans son esprit. Des bruits de pas…

Quelqu’un… quelque chose…

Lucien referme le livre, décidé à écouter sa femme avec attention.

« On arrêtait pas d’aller et venir entre la cave et l’extérieur, explique-t-elle. J’avais déjà entendu ce manège à plusieurs reprises, les semaines passées… Mais ce matin, je me suis enfin décidée à descendre à la cave… »

« Et? »

« Suis-moi » dit-elle d’un ton qui ne tolère pas la réplique.

Un peu déconcerté, il enfile ses pantoufles.

Karine et Lucien habitent une petite maison dans le style des années trente au fond d’un jardin escarpé. De l’avis général, l’ensemble est charmant mais cette agencement présente un défaut : les eaux de pluie dévalent la pente du jardin, gorgeant le sol et les murs de la cave d’humidité. Ils ne peuvent rien entreposer à cet endroit, n’y mettent quasiment jamais les pieds.

En pyjama,  Lucien frissonne. Karine presse l’interrupteur et l’ampoule qui pendouille au plafond émet une faible lumière jaune. Bouche bée, Lucien distingue un énorme tas d’ordure. Les déchets trônent en plein milieu de la pièce.

« C’est écœurant », murmure Karine.

Des branches et des feuilles mortes se mêlent à des lambeaux de tissus sales. Lucien s’approche. Il reconnait des bouts de ficelle,  de papier…

« Les pages, halète-t-il, les pages qu’on a arrachées à mes livres… on dirait un amoncellement de… »

« Rien à voir avec un amoncellement, coupe Karine. C’est une construction! Regarde… »

Elle désigne du doigt un orifice.

Il se penche pour mieux voir.

« Ça ressemble à une entrée… « , commente-t-elle.

« Ce serait-une sorte de… tanière? Mais quel animal… »

« Un animal? tu veux rire.! Tu as vu la taille de ce truc? »

« Alors quoi? »

« Cette nuit, quand je me suis réveillée, ton côté du lit était vide, lâche-t-elle abruptement. Et ce n’est pas la première fois »

D’un regard, il essaye de désamorcer les soupçons qu’il sent poindre chez elle. Peine perdue.

« J’ai peut-être recommencé mes crises de somnambulisme… » avance-t-il prudemment.

Karine hoche de la tête. Lucien inspire profondément :

« Et tu crois que je suis le responsable de cette… chose? »

« Qui d’autre? Prends rendez-vous chez le médecin! »

« Écoute, j’ai déjà consulté… »

« Retourne-s-y! »

Sur ces paroles, elle tourne les talons et remonte quatre à quatre les marches de l’escalier.

Lorsque Lucien retrouve Karine au salon, elle est recroquevillée sur le canapé en train de pleurer. Il ne peut s’empêcher de relativiser. Malgré la découverte choquante qu’ils viennent de faire, la réaction de Karine est peut-être aussi liée à un cumul : La maladie de sa mère, le boulot et la promotion qui lui est passée sous le nez… Il s’assoit à côté d’elle, lui caresse les épaules pour la consoler.

« Demain, je nettoierai la cave, dit-il gentiment. En attendant je te confie la clef. Cache la. Comme ça, si je me lève la nuit, je ne pourrais pas y retourner. »

« Et qui nous dit que tu n’entreprendras pas une nouvelle construction ailleurs? En plein milieu du salon par exemple. »

Lucien voudrait promettre que cela n’arrivera pas. Malheureusement, il n’est sûr de rien.

« Je nettoierai aujourd’hui », décide-t-il.

« Nous devions faire les courses, aujourd’hui, et nous occuper du jardin… »

« Tu peux le faire sans moi? »

Karine acquiesce.

Lucien passe les deux heures qui suivent à étudier la structure, lui tournant autours, contemplant les enchevêtrements complexes qui la composent.  Il se demande à quoi cela peut ressembler de l’intérieur. Il lorgne l’orifice, songe qu’il lui serait facile de s’y faufiler… Cette pensée n’a pas plus tôt frôlé son esprit qu’il décide de regagner le jardin et la lumière du jour.

Karine s’active à désherber une plate-bande de rhododendrons. Elle a enfilé un tablier ainsi que d’épais gants en plastique. Elle lève la tête, lui sourit.  Aurait-elle fait un examen de conscience, jugé sa réaction trop brutale? Rassemblant son courage, il annonce  :

« Je ne sais pas par quel bout commencer. Je crois que je vais m’adresser à des professionnels… »

« Comme tu voudras », dit Karine.

Ils passent le reste de la journée et la soirée sans aborder le sujet. Au moment du coucher, Karine lui souhaite  une bonne nuit, aimablement. L’expression de son visage demeure crispée. Lucien en conclut qu’elle n’accepte toujours pas la situation. Cette constatation lui cause de la peine et un peu de rancune.

Il garde longtemps les yeux ouverts sans pouvoir dormir. Il trouve de plus en plus injuste l’hostilité de Karine à son égard. Las de fixer le plafond, il se lève.

De retour à la cave, Lucien commence par inspecter l’orifice à l’aide d’une torche. Le rayon lumineux dévoile une sorte de boyau puis se perd dans les entrailles de la tanière. Il hésite un peu devant la perspective de s’y glisser. Lentement, il s’agenouille, examine de nouveau le boyau. Avec un soupir, il s’allonge à plat ventre et commence à  ramper. Il aboutit rapidement à une cavité. Celle-ci est suffisamment spacieuse pour qu’un homme puisse s’y tenir assis. A la lueur de la torche, il observe les entrelacs qui charpentent les parois. C’est moi qui ai construit ça? s’étonne-t-il. Ses yeux tombent sur une page arrachée. Les bouts de phrases qu’il déchiffre le font sourire. Lucien ferme les yeux et, sans transition, songe aux épis de pereskia, à l’avancée des fourmis tambocha : Une faune et une flore qu’il ne connait pas vraiment mais ces mots lui évoquent aussitôt des images de forêts humides et chaudes.

Lucien prend ses aises. Il se love au creux de la cavité.  La suite du poème qu’il n’a pu achever de lire lui revient en mémoire. Il connait le texte  par cœur. De tête, il récite :

tant pis

tant pis si l’eau s’épaissit en latex vénéneux préserve la parole rends fragile l’apparence capte aux décors le secret des racines la résistance ressuscite

autour de quelques fantômes plus vrais que leur allure

insolites bâtisseurs

Oui, pense-t-il, quel insolite, insolite, insolite… quel insolite bâtisseur je suis.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma propre participation à l’Agenda Ironique d’Avril où il est question d’Aimé Césaire, d’épis de pereskia et de fourmis tambocha.

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17 réflexions sur « La tanière »

  1. Bon jour,
    Étrange situation comme un effet miroir dont le principal intéressé doute de sa réfraction par effet qu’elle se construise par défaut, sans consentement …
    Max-Louis

  2. Les mystères de la nuit…et du somnambulisme ???
    On ne connaîtra pas le fin mot de l’histoire…mais on se laisse prendre par l’atmosphère…
    Bravo!

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