Disparition

« Je déchiffre la vie parmi les crevasses qui sillonnent l’écorce du vieux chêne…  »

Il étais un peu poète. C’est ainsi qu’Élisa l’appelait, pour rire : le poète.

« Je m’abreuve à la fraiche promesse de son ombre. Et quand tu te reposes à son pied… »

Elle appréciait quand il lui écrivait tout un tas de sornettes. Pour elle, rien que pour elle.

« … je lis le monde dans tes yeux »

Hum… celle-ci était un peu attendue!

Elle se souvient d’un bourdonnement  de moteur : Quelque part, une moissonneuse-batteuse fauchait les blés. Plus modestement, Élisa avait désherbé le jardin. Ses bras avaient viré au rouge sous la morsure du soleil. La fin de la journée approchait. Elle était en train d’enduire ses brulures de crème hydratante quand il a annoncé qu’il devait se rendre à un rendez-vous important.

« Avec qui? » s’est enquis Élisa.

« je te raconterai en rentrant. »

Elle l’a laissé partir…

Vers deux heures du matin seulement, elle a commencé à se tracasser. Elle a essayé de le joindre sur son téléphone portable à trois reprises n’obtenant que l’écho du répondeur. Se trouvait-il avec des copains? Il était bien capable de perdre toute notion de temps  en leur compagnie. Elle a sommeillé jusqu’à six heure puis tenté de rappeler… toujours ce maudit répondeur! Pas d’affolement : s’il avait trop bu, il s’était peut-être endormi dans un coin. Élisa a adressé une petite prière au ciel, implorant pour qu’il n’est pas pris la voiture en état d’ivresse. Au milieu de la matinée, elle a téléphoné à un couple d’amis.

« Nous ne l’avons pas vu de la soirée, a affirmé le mari d’un ton alarmé. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé de grave… Renseigne-toi quand même auprès de l’hôpital le plus proche… »

Tremblante, elle a composé ce dernier numéro. Les admissions n’avaient enregistré personne qui réponde au nom du poète. Le lendemain, le ventre tordu par l’angoisse, Élisa a prévenu les gendarmes.

Ceux-ci ont vaguement enquêté, posé deux trois questions. L’un d’eux à même admis qu’il s’agissait d’une disparition inquiétante. Cependant la gendarmerie a vite laissé tomber : rien n’interdit à un majeur, en pleine possession de ses moyens, de partir sans laisser d’adresse.

Quinze jours après qu’il se soit évaporé dans la nature, les voisins ont affirmé l’avoir vu. Du moins avaient-ils distingué une silhouette humaine qui coupait à travers champs pour rejoindre la route. Élisa s’est demandé si elle devait s’accrocher à cet espoir tenu…  Elle n’avait pas versé une seule larme mais souffrait de migraines de plus en plus fréquentes. Les crises étaient si violente qu’elle ne supportait plus la lumière du jour et attendait l’obscurité pour sortir.

C’était un soir comme les autres. La migraine pulsait contre ses tempes. Elle avait passé l’après-midi claquemurée derrière ses volets fermés. Rendue à l’air libre, elle s’ingénier à faire passer la douleur en respirant profondément. Une odeur de foin flottait dans l’atmosphère, portée par le vent d’autan. Elle se tenait à l’endroit même où les voisins avaient signalé la présence d’un homme. Soudain, il lui a semblé entendre une voix. Le poète prononçait des paroles incompréhensibles. Cinq mois sans nouvelle! Elle s’est demandé si elle ne perdait pas la tête. Elle a crié son nom. Quatre secondes se sont écoulées et de nouveau le son de sa voix lui est parvenu, une sonorité lointaine cette fois.  Elle a hurlé. Une lumière c’est allumé à la lisière du bois. Elle a aussitôt identifié la fenêtre des voisins. Le cœur battant, Élisa s’est tu. Elle a écouté attentivement. Les murmures avaient cessé. Pendant un instant elle n’a discerné que son propre souffle, puis celui du vent.

Un malheur n’arrivant jamais seul, le chêne devant la maison est tombé malade : une pathologie provoquée par des micro-organismes. Élisa ne l’a pas fait abattre. Son feuillage produit une ombre toujours aussi accueillante mais elle ne va plus se reposer à son pied. L’écorce du chêne a bruni et des suintement de sève noire sont apparus. Certain jour de tourmente, quand les branches frappent contre le toit, elle tend encore l’oreille au cas ou l’Autan lui apporterait le son d’une voix aimée.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

Publicités

12 réflexions sur « Disparition »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s