En attendant le bus

« Qu’est-ce que c’est que ce truc? » me suis-je demandé en marquant une halte.

Le lampadaire se dressait, solitaire, au bord de la chaussée. Aucun autre éclairage public ne semblait devoir venir ponctuer cette petite route de campagne, ni avant ni après. J’ai contemplé le halo lumineux chargé d’humidité et manqué de reculer en découvrant la silhouette qui s’y dessinait. En regardant mieux, je me suis un peu apaisée : Une femme… une femme seule, comme moi…

Je me suis armée d’un sourire courageux et j’ai approché de quelques pas. La femme avait les cheveux gris. Elle portait un épais manteau de laine brune.

« Bonsoir », l’ai-je salué.

Elle a répondu d’un petit signe de tête, sans me regarder. J’ai songé que je ferais mieux de poursuivre mon chemin mais ma curiosité était piquée.

« Vous attendez quelque chose? »

« J’attends le bus », a-t-elle dit.

« Un bus? Dieu soit loué! Cela fait plus d’une heure que je marche…

Avec un brin de méfiance,  je me suis ravisée :

« Je ne vois pas d’arrêt… et il est bien tard… »

Elle a haussé les épaules.

« On l’attend toujours ici, au pied du lampadaire… »

« Si vous le dîtes… »

Fouillant dans mes poches, j’ai sorti un paquet de Chesterfield que je lui ai tendu:

« Cigarette? »

« Non merci. »

Sans transition elle a ajouté :

« Avant, j’habitais au bord de l’Océan Atlantique. J’aimais bien le bruit des vagues. »

J’ai rejeté une bouffée de fumée.

« Ah bon… et maintenant? »

« Maintenant? J’attends le bus. »

« Je voulais dire… vous habitez la région? »

« Je rends visite à ma fille. Cela fait vingt ans qu’on ne s’est plus vu. »

« Vingt ans…  J’espère que vos retrouvailles se passeront bien… Moi, je reviens de la ville. On devait me raccompagner mais je me suis faite plantée en beauté. J’ai cherché un Huber, voire un taxi… rien trouvé. Bref, me voilà obligée de rentrer par mes propres moyens, à la nuit tombée pour ne rien arranger! »

La femme m’a jeté un coup d’œil en coin.

« Je vois. »

« Je suis en vacances, ai-je continué. Beau pays! De l’air pur, des paysages évocateurs… J’ai loué un gîte… »

« Je vois », a répété la femme.

Puis :

« Méfiez-vous des chiens. Il y en  a beaucoup par ici. J’aime bien le bruit des vagues mais je déteste quand les chiens aboient. »

Je me suis soudain sentie très mal à l’aise. Je l’ai observée, petite et râblée dans son manteau trop grand… J’ai hésité quelques secondes avant de prononcer :

« Vous avez besoin d’aide, madame? »

La femme a de nouveau haussé les épaules.

« Bien, ai-je décidé, Je crois que je vais… »

Du doigt, j’ai désigné la route :

« … je vais continuer tout droit… »

J’ai enfoncé les mains dans mes poches et commencé à marcher, persuadée qu’aucun bus ne passerait jamais. Cette femme était manifestement folle. J’éprouvais un tantinet de culpabilité : Avais-je eu raison de la laisser seule?

Un bruit de moteur a interrompu net le fil de mes réflexions. Je me suis retournée et je n’ai vu aucun véhicule, seulement le lampadaire abandonné. La femme avait disparu.

J’ai mordillé ma lèvre inférieur trois bonnes secondes avant de réaliser que je n’avais plus la moindre envie de traîner dans le coin. J’ai avancé d’un pas rapide, presque en courant. Tout au long du trajet, j’ai essayé de relativiser : Le bruit avait été apporté par le vent, la femme était peut-être repartie dans le sens inverse à celui que j’avais emprunté…

Oui, mais Qui?

Qui pouvait bien avoir eu l’idée saugrenue, un jour, d’ériger un lampadaire perdu au milieu d’une route tout aussi paumée?

À elle seule, cette vision me donne encore des frissons dans le dos.

Par Anna Coquelicot pour Bizarreries & Co

 

Ce texte est ma participation à l’Agenda Ironique de mars où il est question de lampadaire et de mots imposés ( Chesterfield, Atlantique, évocateur, émétique – ce dernier manquant à ma proposition) Ce mois-ci, le jeu est organisé par Le Dessous Des Mots,.

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41 réflexions sur « En attendant le bus »

  1. Récit frissonnant, entre normalitude et bizarrerie, j’adore.
    Et je crois que ce mois ci, nous allons en apprendre de belles sur les lampadaires, leur rêve, leurs lubies, et leurs envies de se trouver sur le bord d’une route paumée, et pas ailleurs !

    🙂

  2. Bon jour,
    J’adore ! Et cela me fait penser à cet auteur : Buzzati.
    Quand le réel amorce une part de fantastique.
    Max-Louis

  3. Whouahouh ! J’ai été parcourue de frissons en comprenant ! Quelle superbe écriture.
    Coquelicot et bus fantôme, une histoire de dame blanche dans un manteau brun ?
    J’adore !

  4. ça t’arrive souvent de croiser ce genre de personne ou plutôt d’ectoplasme Anna ?
    Quelle expérience refroidissante et bravo pour ce conte fantastique !
    je vais aller faire un p’tit tour au soleil tiens
    😃 Belle journée

  5. superbe! le lampadaire a vraiment un rôle crucial et le dialogue a un côté inquiétant et en même temps un côté « En attendant Godot », joli travail!

  6. J’adore ! Une nouvelle fois tu embarques le lecteur dans un texte expressif et très visuel. Et bravo pour l’atmosphère qui, au fil des mots, trouble le lecteur !

Répondre à Quinze lampadaires en mars | Carnets Paresseux Annuler la réponse.

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